Humilité et pauvreté

Sommaire

  • L’humilité consiste à se connaître comme rien devant Dieu
    • On ne peut concevoir des êtres déchus qui s’exaltent
    • L’orgueil s’oppose à l’humilité
  • Humilité et soumission de l’intelligence
    • L’humilité est l’abaissement de l’intelligence devant Dieu et son obéissance à la foi divine
    • Renoncements basiques nécessaires de l’intelligence afin d’aller vers l’humilité
  • Humilité et soumission de la volonté
    • L’humilité est l’abandon à Dieu
    • L’humilité est l’anéantissement de soi-même devant Dieu
    • L’humilité est l’obéissance à l’imitation de Jésus-Christ
    • Renoncements basiques nécessaires de la volonté afin d’aller vers l’humilité
  • Pauvreté d’esprit
    • Pauvreté et aumône
    • Parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche
  • Échelle de l’humilité de saint Benoît
  • Degrés de l’humilité et de l’orgueil, saint Bernard
    • Le premier degré de la vérité c’est de se connaître soi-même, c’est-à-dire, de connaître sa propre misère
    • Le second degré de la vérité est de compatir aux misères du prochain quand on connaît sa propre infirmité
    • Le troisième degré de la vérité, c’est de purifier l’œil de l’âme pour contempler les choses célestes et divines
    • Degrés de l’orgueil
  • Superbe et orgueil – Sainte Brigitte de Suède
  • Humilité – Bienheureux Jean d’Avila
  • Pourquoi les gens de mauvaise volonté et pour leur orgueil sont abandonnés dans les ténèbres

Saint Antoine, père du désert, apophtegme 7 : «J’ai vu tous les filets de l’Ennemi tendus sur la terre, et je disais en gémissant : Qui donc passera à travers ? Et j’entendis une voix me dire : L’humilité».

Mgr Gioacchino Pecci (futur pape Léon XIII), La pratique de l’humilité (Livret édité pour le futur sacerdoce) : «Le fondement de la perfection chrétienne, d’après le sentiment commun des Pères de l’Église, est l’humilité. Pour se faire grand, dit saint Augustin, il faut commencer par se faire petit. … Il est une vérité incontestable ; il n’y aura pas de miséricorde pour les orgueilleux, la porte du royaume des cieux leur sera fermée».

L’humilité consiste à se connaître comme rien devant Dieu

L’homme est déchu, privé de la grâce, de l’innocence, de la justice originelle et des autres dons de Dieu ; il n’a vraiment aucun sujet de s’enorgueillir, mais plutôt tous les sujets de s’humilier.

On ne peut concevoir des êtres déchus qui s’exaltent

Adam, dans l’état d’innocence, ne possédait pas seulement la grâce sanctifiante en son âme ; il jouissait encore, par surcroît, de privilèges magnifiques qui perfectionnaient sa nature et le rendaient plus apte à vivre avec sécurité et joie son rôle de chef du genre humain.

Ces privilèges – dons absolument gratuits – étaient la science infuse, qui le rapprochait des anges ; la maîtrise des passions, c’est-à-dire l’exemption de la concupiscence ou l’inclination au mal ; l’impassibilité, c’est-à-dire l’exclusion de la maladie et de toute souffrance ; l’immortalité, c’est-à-dire l’exemption de la mort corporelle. Le temps de l’épreuve écoulé, Adam devait passer sans heurt du paradis terrestre au paradis céleste. Mais, par sa désobéissance grave, il perdit d’un seul coup et la grâce sanctifiante et tous les privilèges que Dieu lui avait accordés.

Le sacrement de baptême nous rend la grâce sanctifiante avec le droit au bonheur du Ciel ; il ne nous restitue pas les dons préternaturels qui l’accompagnaient. Nous demeurons ainsi dans un état de déchéance, de disgrâce, d’appauvrissement, subissant dans notre nature ce qu’on appelle les blessures du péché originel : l’ignorance, la concupiscence, la souffrance et la mort.

Dans notre intelligence, l’ignorance a remplacé la science infuse. Le premier homme avait reçu de Dieu la révélation des vérités surnaturelles que comportait son état de justice, ainsi qu’un ensemble de connaissances sur les choses nécessaires à la vie, en raison de sa condition de chef et d’éducateur du genre humain. Cette science ayant été perdue, nous devons y remédier par la science acquise. Nous ignorons touts en venant au monde : notre intelligence est aussi nue qu’une plaque de marbre bien lisse où rien n’est gravé, ou qu’un panneau uni sur lequel il n’y a rien de peint. Tout devra commencer par nous venir des sens, et durant notre vie entière il nous faudra apprendre.

Un dur et continuel labeur s’impose, car l’ignorance, surtout celle des vérités importantes pour la direction de notre vie morale et de notre vie spirituelle, n’est pas facilement vaincue. C’est un fait que le plus grand nombre des baptisés se montre rétif à entretenir et développer en eux les enseignements du catéchisme ; On se contente de peu, on ne comprend pas qu’il ne faudrait jamais de déshabituer de l’étude des vérités révélées. Aussi, que de déficiences, que de lacunes, que d’erreurs dans les esprits en matière religieuse !

Même chez ceux qui se portent résolument vers la connaissance de Dieu et des choses divines, qui s’appliquent à réduire autant que possible l’ignorance native par l’intelligence des mystères de la foi et par les clartés provenant des dons du Saint-Esprit, une très grande part d’obscurité demeure. Ils n’avancent qu’à tâtons vers la pleine lumière réservée à la gloire, sachant bien qu’ils se livrent à l’étude d’une science sans fin, mais qui fait leur béatitude ici-bas. «Ô Seigneur, suppliait saint Augustin, que vos Écritures soient toujours mes chastes délices. Que je boive de vos eaux salutaires, depuis le commencement du Livre sacré où l’on voit la création du ciel et de la terre jusqu’à la fin où l’on contemple la consommation du Règne perpétuel de votre Cité sainte». Saint Augustin était pourtant un grand génie. Que penser alors de nous-mêmes et de nos ignorances humiliantes.

Avec la science infuse, le péché originel nous a fait perdre également la maîtrise de nos passions. La volonté d’Adam innocent, spécialement fortifié par la grâce, maintenait facilement l’ordre parmi les tendances des facultés inférieures. «Telle était la puissance de l’image de Dieu en l’âme, écrit Bossuet, qu’elle tenait tout dans le respect». Le corps était soumis à l’âme, comme l’âme était soumise à Dieu. La grâce disparaissant, la maîtrise des passions disparut avec elle. Nos facultés sensitives réclament, impérieusement parfois, leur satisfactions. Nos sens extérieurs, nos regards, par exemple, se portent avec avidité vers ce qui flatte la curiosité ; nos oreilles écoutent avec empressement les nouvelles qui se présentent ; notre toucher recherche les sensations agréables, et cela bien souvent au-delà des limites permises par la loi morale. Il en est de même de nos sens intérieurs : l’imagination nous représente toutes sortes de scènes plus ou moins sensuelles ; la sensibilité convoite des jouissances inférieures ; Tous ces sujets révoltés essaient d’entraîner le consentement de la volonté. C’est la tyrannie de la concupiscence, l’inclination violente vers le mal, l’attrait désordonné vers le plaisir défendu.

Assurément, la volonté peut résister ; mais elle-même se ressent de la désobéissance de notre premier père. Elle a peine à se soumettre à Dieu et à ses représentants sur la terre. Elle a des prétentions à l’indépendance : volontiers elle croit pouvoir se suffire ; Aussi, que d’efforts lui faut-il pour vaincre les obstacles qui s’opposent à la réalisation du bien. Que de faiblesse, que d’inconstance dans ces efforts ! Que de fois elle se laisse entraîner par le sentiment et les passions !

Saint Paul (Rom. VII, 19-25) a décrit, en termes frappants, cette déplorable faiblesse : « Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas… Car je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de la raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis. Qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Voir Tanquerey, Précis de théologie ascétique et mystique, n° 74 et 75).

C’est la lutte de la chair contre l’esprit. Tout fils d’Adam ’expérimente à vif dans son âme. La grâce baptismale, se développant dans une vie chrétienne vraiment vertueuse, corrige, atténue cette propension au péché ; elle ne la guérit jamais entièrement. La maîtrise d’eux-mêmes, presque sans défaillance, que nous admirons chez les saints, est le résultat de luttes héroïques et de patients efforts, soutenus par une grâce puissante.

Quant aux deux autres blessures du péché originel, la souffrance et la mort, elles demeurent inéluctables et implacables pour tous. Il nous faut manger notre pain à la sueur de notre front, exposés aux maladies et infirmités de touts sorte ; en attendant de retourner un jour à la terre dont nous avons été pris. Mais ici encore, avec la grâce rédemptrice mise à profit, nous pouvons sanctifier la souffrance et adoucir ce que la mort comporte d’effrayant et de cruel.(Exercices préparatoires à la consécration de Saint Louis-Marie de Montfort, Ière sem., 3ème jour, P. Dayet, 1957)

Bien entendu, la nature n’est pas complètement mauvaise en soi par rapport à elle-même, mais elle est déchue de son état premier fait pour la grâce. Comme on le voit, à cause de la nature blessée, faible, fragile et tachée, personne n’a aucun sujet de s’enorgueillir, mais plutôt de s’humilier. Un être déchu qui s’exalte dans son orgueil est une honte et devient naturellement intolérable.

L’orgueil s’oppose à l’humilité

« L’homme superbe et arrogant est appelé ignorant, parce que dans la colère il agit avec orgueil » – Proverbes 21, 24

1 Pierre 5, 5 : «parce que Dieu résiste aux superbes, et que c’est aux humbles qu’il donne la grâce».

Jacques 4, 6 : «Dieu résiste aux superbes mais aux humbles il donne la grâce».

L’orgueil nous entraîne vers un amour excessif [désordonné] de notre personne. Cet amour se manifeste de plusieurs manières : sous forme d’égoïsme, ou de vanité, ou de présomption, ou encore d’ambition avec désir de dominer.

Certaines natures offrent un égoïsme très accentué, toujours prêt à se montrer : soi d’abord. On ramène tout à soi, on ne se préoccupe et on ne s’inquiète que de soi, on s’enferme en soi comme si on se faisait son centre. On ne pense pas aux autres, on ne s’intéresse pas à eux, on ne sympathise pas. Ce défaut fait beaucoup souffrir l’entourage. Vous ne pouvez rien dire, ni une peine, ni une joie, ni évoquer un souvenir ou raconter vos impressions, sans qu’aussitôt votre interlocuteur, n’en tenant aucun compte, vous ramène à ce que lui-même a vu, connu, éprouvé : moi ceci, moi cela… C’est toujours le moi mis en avant.

D’autres natures sont vaniteuses : elles recherchent l’estime, l’approbation, la louange. La vantardise ne les gêne pas : on parle de soi avec avantage, de son intelligence, de ses capacités, de ses talents, de son savoir-faire ; et aussi de sa famille, de ses relations, de ses succès qui ont toujours dépassé les succès des autres. On aime encore attirer sur soi l’attention par certaines manières d’agir, de se vêtir, de paraître, par un faste qu’on déploie à l’occasion, ou par des singularités qu’on se permet. Maigres satisfactions qui privent l’âme de beaucoup de mérites.

D’autres présentent le défaut de présomption : c’est une confiance illimitée en soi-même, en ses facultés naturelles, en sa science, en sa force, et même en ses vertus. D’où la tendance à s’élever au-dessus des autres, à vouloir faire des choses qui vous dépassent ; et plus encore à vouloir toujours avoir raison, à ne pas reconnaître ses torts, à ne pas tenir compte des avertissements reçus ; à ne pas plier, ne pas céder ; bien plus, à tenir tête envers et contre tout.

Et devant une résistance, on s’emporte, on se fâche, on monte parfois jusqu’à la colère qui vous fait perdre le contrôle de vos facultés. Ce défaut, nous l’avons vu, était celui de l’apôtre Simon-Pierre, le chef du collège apostolique. Faute de le reconnaître, il s’est exposé à la tentation sans précautions ni garanties, et il est tombé dans un triple péché grave. Ajoutons, à sa louange, qu’après avoir reconnu et pleuré ses reniements, il est devenu le plus humble de tous, comme l’a témoigné sa mort en croix.

L’ambition et le désir de dominer dérivent de la même source. On aime et on recherche les honneurs, les dignités. On veut arriver aux premières charges ; et pour cela, on se montre flatteur, louangeur, cherchant les bonnes grâces de ceux qui sont haut placés.

Quand, en fait, on y parvient, on ne craint pas, pour s’y maintenir, d’éloigner les personnes qui vous gênent et l’on s’entoure d’autres qui vous adulent. L’envie ou la jalousie entre alors en jeu envers quiconque exerce un ascendant, capable de renverser votre situation élevée ou de rivaliser avec les qualités brillantes qu’on admire en soi. On éprouve de la peine en entendant louer les autres ; on s’efforce d’atténuer ces éloges par des critiques malignes.

Tel est le triste étalage du défaut d’orgueil. Comme on le voit, il s’oppose en tout premier lieu à l’esprit d’humilité. (Exercices préparatoires à la consécration de Saint Louis-Marie de Montfort, Ière sem., 3ème jour, P. Dayet, 1957)

Voilà ce que disait saint François de Borgia à propos du humble point de vue de lui-même, et que devrait avoir sincèrement tout chrétien digne de ce nom :

Saint François de Borgia : « Malheur à moi, car il ne me reste plus un lieu sur la terre ! Il n’y en avait qu’un qui pu me convenir selon mes mérites, c’était aux pieds de Judas. Mon Seigneur Jésus a pris cette place [dans le lavement des pieds] ; où irai-je pour en trouver une qui soit digne de moi ? »

Jésus-Christ nous a donné l’exemple

Dieu le Fils ou le Verbe de Dieu s’est fait chair, sans cesser d’être Dieu, pour nous sauver en prenant sur lui, dans sa nature humaine, la peine des péchés des hommes. C’est par l’humilité et l’obéissance à Dieu son Père qu’il a vaincu le péché pour nous, non pas pour lui mais seulement pour nous par charité.
Philippiens, II, 3-8 : « Ne faites rien par esprit de rivalité ou par vaine gloire et recherche jalouse. Mais dans l’effacement de toute pensée personnelle, regardez-vous comme inférieurs à vos frères, toujours soucieux, non de vos intérêts propres, mais de l’intérêt et du bien des autres. Portez en vous les mêmes sentiments, les mêmes dispositions profondes dont était animé le Christ Jésus. Il était et il demeure dans la condition de Dieu, coéternel et coégal à Dieu ; et cependant il n’a pas retenu avidement sont égalité avec Dieu, mais il s’est spontanément dépouillé de sa grandeur divine, devenue gênante et comme importune pour l’œuvre qu’il venait accomplir. Il a pris la condition d’esclave, il s’est rendu semblable aux hommes, et, sous le vêtement de la chair, il est devenu comme l’un de nous. Il s’est humilié lui-même, s’étant fait obéissant jusqu’à la mort de la croix».
Dom Delatte, abbé de Solesmes 1890-1921, Les Epîtres de saint Paul replacées dans le milieu historique des actes de Apôtres, épître aux Philippiens II, 8-11 : « Après s’être dépouillé de sa gloire divine, après avoir renoncé au bénéfice de son égalité éternelle avec Dieu, comme si cet abandon premier n’était encore pour lui qu’un degré vers un désintéressement plus profond, une étape seulement vers une démission plus grande ; après être devenu homme et l’un de nous, une fois en possession de cette nature créée qui était pour lui un moyen de s’humilier et de souffrir ; après avoir dépouillé Dieu, il a voulu aussi dépouiller l’homme.
« Avec la même tranquille spontanéité, avec un adorable parti pris d’humilité, il s’est fait petit, il s’est fait obéissant jusqu’à la mort ; et comme s’il était insatiable de l’humiliation, jusqu’à la mort de la croix…»
« Pourquoi donc, mes chers Philippiens, ne pas vous humilier à votre tour ? Pourquoi ne pas consentir à transiger sur vos droits et à faire abandon de vos menues exigences personnelles ? Voyez d’ailleurs ce que les abaissements volontaires du Christ lui ont mérité. La mesure de l’humiliation recherchée et aimée a été la mesure de la grandeur qu’il a reçue de son Père.
« En effet, en échange de tous ces abandons consentis, Dieu l’a élevé à l’infini jusqu’au partage de son trône éternel. Il lui a donné un nom, une grandeur, une dignité qui surpassent tout ce qui peut être nommé au monde, afin que, selon la parabole d’Isaïe (XLV, 23), au nom de Jésus tout genou fléchisse au Ciel, sur la terre, dans les enfers, et qu’un hommage universel témoigne que Jésus-Christ est Roi et Seigneur pour la gloire de son Père».

Matthieu 20, 28 : «Le Fils de l’homme n’ est pas venu en ce monde pour être servi, mais pour servir».

Luc 22, 27 : «Lequel des deux est le plus grand parmi les hommes, ou bien celui qui est assis à table, ou bien celui qui le sert ? N’est-ce pas celui qui est assis ? Mais moi, qui ne suis pas de ce monde, j’ai voulu être au milieu de vous comme celui qui sert»
Matthieu 11, 29 : «apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur».
Marc 9, 32-35 et Matth. 18, 2-3 : «Je vous le déclare, si vous ne devenez pareils à cet enfant [si vous ne vous convertissez pas et ne vous dépouillez pas de vos pensées vaniteuses], vous n’entrerez point dans le Royaume des Cieux. Quiconque se fera tout petit comme lui, celui-là est le plus grand dans le Royaume».

Méditations sur les vérités de foi, P. Kroust, Ier vend. de Carême : « Malheur à moi, si malgré ce grand remède [abaissement de Jésus] mon orgueil ne peut s’abaisser ! Celui que vous appelez avec raison Seigneur et Maître vous a donné l’exemple, afin que vous fassiez comme il a fait ; si le Seigneur et le Maître a lavé les pieds de ses esclaves, nous devons aussi nous laver les pieds les uns aux autres ; il n’y a point de si grande dignité, autorité ou majesté qui ne doive s’abaisser à l’exemple de Jésus-Christ, il n’y a personne d’aussi vil pour qu’il ne convienne pas de le servir, rien d’assez bas qu’il ne soit convenable de souffrir».

Humilité et soumission de l’intelligence

L’humilité est l’abaissement de l’intelligence devant Dieu et son obéissance à la foi divine

Luc 14, 11 : « Car quiconque s’exalte sera humilié, et quiconque s’humilie sera exalté ».

II Corinthiens 10, 5 : « Les armes de notre milice ne sont point charnelles, mais puissantes en Dieu pour la destruction des remparts ; détruisant les projets, et toute hauteur qui s’élève contre la science de Dieu ; et réduisant en servitude toute intelligence sous l’obéissance du Christ ».

Pape Léon XIII, Satis Cognitum, n° 9, 29 juin 1896 (Magistère infaillible ordinaire) : «ceux qui ne prennent de la doctrine chrétienne que ce qu’ils veulent, s’appuient sur leur propre jugement et non sur la Foi ; refusant de « réduire en servitude toute intelligence sous l’obéissance du Christ » (II Corinth. 10, 5), ils obéissent en réalité à eux-mêmes plutôt qu’à Dieu».

Renoncements basiques nécessaires de l’intelligence afin d’aller vers l’humilité

En ce qui concerne notre intelligence, renoncer à ce mal qu’est l’ignorance religieuse. Appliquons-nous à connaître ce qui se rapporte à Dieu, notre fin dernière, et aux moyens de l’atteindre. Cette connaissance est primordiale : il serait déraisonnable de s’occuper des sciences humaines et de négliger celle du salut. Que de baptisés, très instruits dans telle ou telle branche du savoir humain, n’ont qu’une connaissance bien imparfaite des vérités chrétiennes.

Renoncer à cette vaine curiosité, qui recherche avant tout et d’une manière excessive les lectures qui plaisent, comme celles des romans, des journaux et de certaines revues à la mode où l’âme ne trouve rien qui puisse l’élever ou l’enrichir. On fait passer ainsi l’agréable avant l’utile et le nécessaire, on perd un temps précieux, on transforme ce qui devrait être moment de détente en une occupation creuse qui se prolonge et nuit grandement au bon emploi de la journée.

Renoncer aussi et surtout à cette particularité d’orgueil de l’esprit, qui prétend se suffire et s’incline difficilement devant les enseignements de la foi ou les directives du Magistère, comme aussi devant l’obéissance due aux Supérieurs. On raisonne, on critique, on tient à ses propres idées, on ne consulte pas l’autorité, on n’a confiance qu’en son jugement, on traite avec dédain les opinions de autres. On sème ainsi la division, au lieu d’entretenir la paix et la concorde. (Exercices préparatoires à la consécration de Saint Louis-Marie de Montfort, Ière sem., 3ème jour, P. Dayet, 1957)

 

Humilité et soumission de la volonté

L’humilité est l’abandon à Dieu

L’Imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis, 1441, L. II, ch. 2, Qu’il faut s’abandonner à Dieu en esprit d’humilité : « 1. Inquiétez-vous peu qui est pour vous ou contre vous ; mais prenez soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites. Ayez la conscience pure et Dieu prendra votre défense. Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut protéger. Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu sans doute vous assistera. Il sait le temps et la manière de vous délivrer : abandonnez-vous donc à lui. C’est de Dieu que vient le secours, c’est lui qui délivre de la confusion. Il est souvent très utile, pour nous retenir dans une plus grande humilité, que les autres soient instruits de nos défauts et qu’ils nous les reprochent.

« 2. Quand un homme s’humilie de ses défauts, il apaise aisément les autres et se concilie sans peine ceux qui sont irrités contre lui. Dieu protège l’humble et le délivre, il aime l’humble et le console, il s’incline vers l’humble et lui prodigue ses grâces, et après l’abaissement, il l’élève dans la gloire. Il révèle à l’humble ses secrets, il l’invite et l’attire doucement à lui. Quelque affront qu’il reçoive, l’humble vit encore en paix, parce qu’il s’appuie sur Dieu et non sur le monde. Ne pensez pas avoir fait de progrès si vous ne vous croyez au-dessous de tous les autres ».

L’humilité est l’anéantissement de soi-même devant Dieu

L’Imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis, 1441, L. III, ch. 8, Qu’il faut s’anéantir soi-même devant Dieu : « 1. Le fidèle : «Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que cendre et poussière» (Gn 18, 27). Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez contre moi, et mes iniquités rendent un témoignage vrai et que je ne puis contredire. Mais si je m’abaisse, si je m’anéantis, et si je me dépouille de toute estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j’ai été formé, votre grâce s’approchera de moi et votre lumière sera près de mon cœur ; alors tout sentiment d’estime, même le plus léger, que je pourrais concevoir de moi disparaîtra pour jamais dans l’abîme de mon néant. Là vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce que j’ai été, jusqu’où je suis descendu : car je ne suis rien, et je ne le savais pas. Si vous me laissez à moi-même, que suis-je ? Rien qu’infirmité ; mais dès que vous jetez un regard sur moi, à l’instant je deviens fort et je suis rempli d’une joie nouvelle. Et certes cela me confond d’étonnement que vous me releviez ainsi tout d’un coup et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours entraîné par mon propre poids vers la terre.

« 2. C’est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans les nécessités, qui me préserve des plus grands périls et, à vrai dire, me délivre de maux innombrables. Car je me suis perdu en m’aimant d’un amour déréglé ; mais en ne cherchant que vous, en n’aimant que vous, je vous ai trouvé etje me suis retrouvé moi-même, et l’amour m’a fait rentrer plus avant dans mon néant. Ô Dieu plein de tendresse ! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne mérite, ou plus que je n’oserais espérer ou demander.

« 3. Soyez béni, mon Dieu, de ce que tout indigne que je suis de recevoir de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux ingrats et à ceux qui sont le plus éloignés de vous. Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles, fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force ».

L’humilité est l’obéissance à l’imitation de Jésus-Christ

L’Imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis, 1441, L. III, ch. 13, Qu’il faut obéir humblement, à l’exemple de Jésus-Christ : « 1. Jésus-Christ : Mon fils, celui qui cherche à se soustraire à l’obéissance se soustrait à la grâce ; et celui qui veut posséder seul quelque chose perd ce qui est à tous. Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon cœur à son supérieur, c’est une marque que la chair n’est pas encore pleinement assujettie, mais que souvent elle murmure et se révolte. Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs si vous désirez dompter votre chair. Car l’ennemi du dehors est bien plus vite vaincu quand l’homme n’a pas la guerre au-dedans de soi. L’ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c’est vous, lorsque vous êtes divisé en vous-même. Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement si vous voulez triompher de la chair et du sang. L’amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui vous fait craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des autres.

« 2. Est-ce donc cependant un si grand effort que toi, poussière et néant, tu te soumettes à cause de Dieu, lorsque moi le Tout-Puissant, moi le Très-Haut, qui ai tout fait de rien, je me suis soumis humblement à l’homme à cause de toi ? Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous afin que mon humilité t’apprît à vaincre ton orgueil. Poussière, apprends à obéir, apprends à t’humilier, terre et limon, à t’abaisser sous les pieds de tout le monde. Apprends à briser ta volonté et à ne refuser aucune dépendance.

« 3. Enflamme-toi de zèle contre toi-même et ne souffre pas que le moindre orgueil vive en toi ; mais fais-toi si petit et mets-toi si bas que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds «comme la boue des places publiques» (Ps 17, 43). Fils du néant, qu’as-tu à te plaindre ? Pécheur couvert d’ignominie, qu’as-tu à répondre, quelque reproche qu’on t’adresse, toi qui as tant de fois offensé Dieu, tant de fois mérité l’enfer ? Mais ma bonté t’a épargné parce que ton âme a été précieuse devant moi ; mais je ne t’ai point délaissé afin que tu connusses mon amour et que mes bienfaits ne cessassent jamais d’être présents à ton cœur, que tu fusses toujours prêt à te soumettre, à t’humilier et à souffrir les mépris et la patience ».

Renoncements basiques nécessaires de la volonté afin d’aller vers l’humilité

En ce qui concerne la volonté, qui est en nous la faculté maîtresse, la cause de nos mérites ou démérites, nous devons renoncer à suivre les exigences des facultés inférieures, afin de toujours soumettre parfaitement notre vouloir à celui de Dieu ; ce qui demande bien des sacrifices, en particulier le sacrifice de nos goûts, de nos caprices, de nos empressements naturels.

Renoncer à l’irréflexion qui nous fait suivre l’impulsion du moment, l’emportement ou encore la routine. On ne réfléchit pas avant d’agir, on ne se demande pas ce que Dieu réclame de nous.

Renoncer à la nonchalance, à l’indécision, au manque de ressort moral, toutes choses qui paralysent les forces de la volonté. Il importe d’acquérir, de développer les convictions de foi, qui stimulent notre vouloir et le déterminent à choisir ce qui est conforme au vouloir  divin.

Renoncer à la peur de l’insuccès : elle est un manque de confiance, et par là même, elle diminue singulièrement nos forces. Il faut, au contraire, se souvenir qu’avec le secours de la grâce, on est sûr d’aboutir à de bons résultats.

Renoncer aussi à cette autre peur qu’est le respect humain : en craignant les critiques ou les railleries des autres, on s’appuie moins sur le jugement de Dieu, le seul qui compte : on affaiblit ainsi sa volonté.

Quant aux mauvais exemples, nous devons leur résister avec force, car ils nous entraînent d’autant plus facilement qu’ils correspondent à une propension de notre nature. (Exercices préparatoires à la consécration de Saint Louis-Marie de Montfort, Ière sem., 3ème jour, P. Dayet, 1957)

Pauvreté d’esprit 

La pauvreté d’esprit est la première des béatitudes. Cela signifie qu’elle en est l’entrée, et donc que sans la pauvreté d’esprit, on ne peut pas avoir accès aux autres.

Matthieu 5, 3 : «Bienheureux les pauvres d’esprit parce qu’à eux appartient le royaume des cieux».

La pauvreté d’esprit est un esprit pauvre qui ne compte que sur la richesse de Dieu.

Job 1, 21 : «Dieu m’a donné, Dieu m’a ôté : comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni».

La pauvreté d’esprit est un cœur que pour Dieu et non aux créatures et à la création.

I Corinthiens 7, 29-31 : «Le temps est court ; il faut que ceux même qui ont des femmes soient comme n’en ayant pas ; et ceux qui pleurent, comme ne pleurant pas ; ceux qui se réjouissent, comme ne se réjouissant pas ; ceux qui achètent comme ne possédant pas ; et ceux qui usent du monde, comme s’ils n’en usaient pas ; car elle passe, la figure de ce monde».

La véritable pauvreté est la pauvreté d’esprit qui est être un mendiant devant Dieu. La pauvreté et l’humilité consistent à tout attendre de Dieu et tout recevoir de Dieu : l’existence, la grâce, la vie, les croix et tous les autres biens.

Matthieu 6, 33 : «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroit».

Chercher «le royaume de Dieu» par le renoncement, «et sa justice» en portant sa croix, et le reste viendra en plus. Le pauvre d’esprit se méprise, ne méprise personne, et aime le mépris, car il reçoit tout de Dieu.

Luc 6, 26 : « Malheur, quand les hommes vous loueront, car c’est ainsi que leurs pères faisaient aux faux prophètes ».

L’Imitation de Jésus-Christ, L. 2, ch. 2 : «Ne te flatte pas d’avoir fait quelque progrès dans la vertu, si tu n’as pas le sentiment d’être inférieur à tous».

Pauvreté et aumône

Jésus enseigne que la richesse est un obstacle pour le salut, à moins d’en faire l’aumône.

Matthieu 19, 24 : «Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux».

Jésus signifie ci-dessus que le riche est enclin par nature à être attaché à sa richesse et la retient, il ne fait pas l’aumône de ce qu’il a reçu et tombe dans l’amour de l’argent, l’avarice et la damnation. Mais ce qui est impossible à l’homme est possible pour Dieu.

I Timothée 6, 10 : «Car la racine de tous les maux est la cupidité».

L’aumône sauve l’homme de la mort, efface les péchés et fait trouver grâce devant Dieu, comme le dit l’Ange Raphaël.

Tobie 12, 9 : « Parce que l’aumône sauve de la mort, et c’est elle qui lave les péchés et fait trouver la miséricorde et la vie éternelle».

Parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche

La parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche montre que le pauvre (d’esprit) qui a souffert l’injustice est consolé au ciel, mais le riche (d’esprit) qui a été injuste brûle en enfer.

Luc 16, 19-31 : « Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de fin lin ; et il faisait chaque jour une splendide chère. Il y avait aussi un mendiant, nommé Lazare, lequel était couché à sa porte, couvert d’ulcères. Désirant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, et personne ne lui en donnait ; mais les chiens venaient et léchaient ses ulcères. Or il arriva que le mendiant mourut, et fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveli dans l’enfer. Or, levant les yeux, lorsqu’il était dans les tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein : Et s’écriant, il dit : Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare, afin qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau pour rafraîchir ma langue ; car je suis tourmenté dans cette flamme. Et Abraham lui dit : Mon fils, souviens-toi que pendant ta vie tu as reçu les biens, de même que Lazare les maux ; or maintenant il est consolé, et toi tu es tourmenté. De plus, entre nous et vous, il y a pour jamais un grand abîme, de sorte que ceux qui voudraient passer d’ici à vous, ou de là venir ici, ne le peuvent pas. Et le riche dit : Je vous prie donc, père, de l’envoyer dans la maison de mon père ; car j’ai cinq frères ; afin qu’il leur atteste ces choses, et qu’ils ne viennent pas aussi eux-mêmes dans ce lieu de tourments. Mais Abraham lui repartit. Ils ont Moïse et les prophètes, quand même quelqu’un des morts ressusciterait, ils ne croiraient pas».

Celui qui a manqué de tout ne manque de rien au ciel ; celui qui n’a pas fait l’aumône de ce qu’il a manque de tout en enfer.

Les pauvres sont là pour les riches, et les riches sont là pour les pauvres. Les pauvres pour être humbles en recevant l’aumône, et les riches pour être humbles en faisant l’aumône. Les pauvres pour que les riches fassent leur salut, et les riches pour que les pauvres fassent leur salut. C’est la providence divine qui dispose ainsi les différents états. Mais c’est en Jésus-Christ, et non par amour-propre que les aumônes doivent être reçues par les pauvres d’esprit et qu’elles doivent être faites par les riches quel que soit le type de richesses : biens, argent, aide, connaissance, etc. Ces œuvres sont spirituelles et corporelles, c’est-à-dire que si elles ne sont pas faites selon l’Esprit-Saint, mais par son propre esprit ou dans l’esprit du monde, Dieu les réprouvera, mais Il s’en servira à l’insu des orgueilleux en faveur des humbles.

Aumônes que peuvent faire les pauvres

L’aumône pour les âmes défuntes

Saint Ambroise de Milan, Père de l’Église, Sermo de fide resurrectionis : « Vous avez perdu un fils chéri. Vous ne savez que faire pour témoigner votre douleur. Vous voudriez pouvoir lui être utile encore. Rien de plus simple. Voulez-vous vraiment rendre service à celui qui devait être votre héritier. Assistez son cohéritier. Donnez aux pauvres ce que vous vouliez donner à celui que vous pleurez. Vous n’avez pas perdu l’héritier de vos biens, si vous assistez son cohéritier qui est le plus pauvre. Au lieu de quelques misérables biens temporels que vous comptiez lui laisser, vous le mettrez ainsi en possession des biens éternels. Voilà comment vous pouvez encore secourir celui que vous aimiez plus que tout autre chose au monde ».

L’aumône de sa propre compréhension des vérités de la foi et de la morale, des biens, du savoir faire, de l’emploi

Pape Saint Grégoire, Père de l’Église, homélie sur Matthieu 25, 14-30, n° 7 : «Sachons-le bien, aucun paresseux n’est à l’abri quant à un talent reçu. Car personne ne peut dire avec vérité : « Je n’ai reçu aucun talent. Il n’y a donc rien dont je sois obligé de rendre compte ». En effet, il n’est aucun pauvre qui ne doive tenir ce qu’il a reçu, si peu que ce soit, pour un talent. Ainsi, l’un a reçu la faculté de comprendre : ce talent l’oblige au ministère de la prédication. Un autre a reçu les biens de la terre : de cette fortune, il doit faire l’aumône de son talent. Un autre, qui n’a reçu ni la faculté de comprendre les réalités intérieures, ni une abondante fortune, a cependant appris un métier qui lui assure sa subsistance : son métier même lui est reconnu comme talent reçu. Un autre encore n’a rien eu de tout cela, mais il a peut-être obtenu une place de familier auprès d’un homme riche : cette familiarité est assurément le talent qu’il a reçu. Par conséquent, s’il ne parle pas en faveur des pauvres à son protecteur, il sera condamné pour s’être réservé l’usage de son talent.

« Toi qui as la faculté de comprendre, prends donc grand soin de ne pas te taire. Toi qui possèdes une abondante fortune, veille à ne pas laisser s’engourdir la compassion qui te pousse à donner. Toi qui connais un métier qui te procure de quoi vivre, applique-toi bien à en partager l’usage et le profit avec ton prochain. Toi qui as tes entrées chez un homme riche, crains d’être condamné pour t’être réservé ce talent en n’intercédant pas auprès de lui pour les pauvres quand tu le peux. Car le Juge qui va venir nous redemandera à chacun en proportion de ce qu’il nous a donné».

L’aumône de la bonne volonté, du temps, des soins, des bons offices

«Si vous êtes pauvre vous-même, ne croyez pas être dispensé pour cela de faire l’aumône, donnez dans la mesure de votre pauvreté, et Dieu, qui a béni le denier de la veuve, préférablement aux fastueuses offrandes du Pharisien, vous tiendra compte de votre bonne volonté. Vous ne pouvez absolument donner d’argent, dites-vous, vous n’êtes pas pour cela exclu de l’honneur et du bénéfice de l’aumône. Donnez votre temps, vos soins, vos bons offices. Donnez une parole de consolation à l’affligé. Donnez un service matériel, qui vous coûte peu, et qui réjouira le cœur de votre frère. Donnez votre âme, votre cœur, votre bonne volonté. Allez ! Si pauvre que vous soyez, vous avez bien des trésors à mettre au service du prochain. Les plus pauvres sont quelquefois ceux qui savent le mieux s’assister les uns les autres, parce qu’ils ont été formés aux rudes leçons de la misère». (Le Purgatoire, Abbé Louvet, ch. 17)

Échelle de l’humilité de saint Benoît

1. Frères, la sainte Bible nous dit avec force : « L’homme qui s’élève sera abaissé et celui qui s’abaisse sera élevé » (Luc 14, 11).

2. Cette parole nous montre ceci : toutes les fois qu’on se fait grand, on est d’une certaine façon orgueilleux.

3. Le Prophète dit qu’il se méfie de cela : « Seigneur, je n’ai pas le cœur fier. Je ne regarde pas les autres avec mépris. Je n’ai pas cherché de grandes choses ni des merveilles qui me dépassent. »

4. Pourquoi donc ? « Voilà : si mon coeur n’est pas humble, si je veux me faire grand, tu vas me traiter comme le petit enfant que sa mère ne nourrit plus de son lait » (Psaume 130, 1-2).

5. Alors, frères, si nous voulons parvenir au plus haut sommet de l’humilité, si nous voulons arriver rapidement à la magnifique hauteur du ciel, le seul moyen d’y monter, c’est de mener une vie humble sur la terre.

6. Pour cela, nous devons dresser l’échelle de Jacob et monter là-haut par nos actions. Oui, pendant qu’il dormait, Jacob a vu les anges descendre et monter le long de cette échelle (Gn 28, 12).

7. Descendre et monter, c’est sûr, voici ce que cela veut dire : quand on se fait grand, on descend ; quand on se fait petit, on monte.

8. Cette échelle qui est debout, c’est notre vie sur la terre. Et quand notre cœur devient humble, le Seigneur dresse notre vie vers le ciel.

9. A notre avis, les deux côtés de cette échelle représentent notre corps et notre âme. Il y a plusieurs échelons entre ces côtés. Ce sont les échelons de l’humilité et d’une bonne conduite. C’est Dieu qui les a fixés et il nous invite à les monter.

Le premier échelon

Fuis l’oubli , Dieu te regarde

10. Le premier échelon de l’humilité pour un moine, qui a toujours devant les yeux le respect confiant envers Dieu, c’est de fuir absolument l’oubli.

11. Il se rappelle à tout moment tout ce que Dieu commande. Il pense sans cesse : ceux qui méprisent Dieu seront loin de lui pour toujours à cause de leurs péchés, et une grande souffrance les brûlera comme un feu. Au contraire, ceux qui le respectent avec confiance Dieu les prépare à vivre avec lui pour toujours.

12. A tout moment, ce moine évite les péchés et les graves défauts : ceux des pensées, de la langue, des mains, des pieds, de la volonté égoïste. Il évite aussi les mauvais désirs du corps.

13. L’homme doit être tout à fait sûr qu’à chaque instant Dieu le regarde du haut des cieux. Partout, Dieu voit ce que l’homme fait et, sans cesse, les anges lui en rendent compte.

Surveille tes pensées

14. Le Prophète nous fait voir cela. Il montre que Dieu est toujours présent à nos pensées et dit : « Dieu regarde au plus profond des reins et des coeurs » (Psaume 7, 10).

15. Et encore : « Le Seigneur connaît les pensées des hommes » (Ps 93, 11).

16. Il dit aussi : « De loin, tu connais mes pensées »(Psaume 138, 3).

17. Et : « Les pensées de l’homme sont très claires pour toi » (Psaume 75, 11).

18. Alors, pour surveiller ses pensées mauvaises, le vrai moine 1 dira toujours dans son coeur : « Je serai sans faute devant Dieu, si je fais attention à ne pas pécher » (Psaume 17, 24).

Surveille ta volonté

19. Notre volonté égoïste, Dieu nous interdit de la suivre. La Bible nous dit : « Tourne le dos à tes volontés » (Siracide 18, 30).

20. Et dans la prière du Seigneur nous demandons : « Fais que ta volonté se réalise en nous ! » (Matthieu 6, 10).

21. Avec raison, on nous apprend à ne pas faire notre volonté. Faisons bien attention aux paroles de la sainte Bible : « Certaines routes semblent droites aux hommes. Pourtant, elles nous conduisent loin de Dieu pour toujours » (Pr 16, 25).

22. Ayons peur aussi de cette parole que la Bible dit pour les négligents : « A force de faire leurs volontés, ils sont devenus très mauvais et complètement corrompus » (Ps 13, 1). Surveille tes désirs

23. Quand les mauvais désirs du corps nous tentent, croyons fermement que Dieu est toujours là, près de nous. En effet, le Prophète dit au Seigneur : « Tout mon désir est devant toi » (Psaume 37, 10).

24. C’est pourquoi nous devons nous méfier du désir mauvais. Oui, la mort est là, juste à l’entrée du chemin qui conduit aux plaisirs.

25. A cause de cela, la Bible nous donne ce commandement : « Ne suis pas tes désirs mauvais » (Siracide 18, 30).

Sois vigilant, car Dieu te regarde

26. « Donc, les yeux du Seigneur regardent avec attention les bons et les méchants » (Proverbes 15, 3).

27. « Du haut du ciel, le Seigneur regarde toujours les enfants des hommes pour voir s’il y a quelqu’un de sage et qui cherche Dieu » (Paume 13, 2).

28. Et les anges qui sont chargés de veiller sur nous présentent sans cesse tous nos actes au Seigneur, jour et nuit.

29. Alors, frères, méfions-nous ! Comme le Prophète le dit dans un psaume, Dieu pourrait nous surprendre à un moment donné en train de tomber dans le péché et de devenir de faux moines 1 (voir Psaume 13, 3).

30. Il est patient avec nous actuellement parce qu’il est bon, et il attend que nous devenions meilleurs. Mais, plus tard, il nous dira peut-être : « Voilà ce que tu as fait, et je n’ai rien dit ! » (Psaume 49, 21).

Le deuxième échelon

31. Le deuxième échelon de l’humilité pour un moine, c’est de détester sa volonté égoïste. Alors il n’aime pas satisfaire ses désirs.

32. Au contraire, il imite par ses actions le Seigneur qui a dit cette parole : « Je ne suis pas venu pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jean 6, 38).

33. On a écrit aussi : « Faire sa volonté entraîne la punition. être obligé d’obéir à un autre fait gagner la récompense » (Actes des Martyrs).

Le troisième échelon

34. Le troisième échelon de l’humilité pour un moine, c’est d’obéir parfaitement à un supérieur parce qu’on aime Dieu. Par là, le moine imite le Christ. En effet, l’apôtre Paul dit du Seigneur : « Il a voulu obéir jusqu’à la mort » (Philippiens 2, 8).

Le quatrième échelon

35. Le quatrième échelon de l’humilité pour un moine, c’est, dans ce chemin de l’obéissance, de s’attacher très fort à la patience, avec un cœur qui garde le silence, même quand on lui commande des choses pénibles et contrariantes, même s’il faut souffrir l’injustice.

36. C’est aussi de ne pas perdre courage et de ne pas reculer quand il faut supporter tout cela. La Bible dit : « Celui qui restera fidèle jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé » (Mt 24, 13).

37. Et encore : « Rends ton cœur fort et attends le Seigneur » (Psaume 26, 14).

38. La Bible veut montrer ceci : celui qui croit en Dieu doit tout supporter pour le Seigneur, même les choses les plus contrariantes. C’est pourquoi elle fait dire à ceux qui souffrent : « A cause de toi, on nous condamne à mort tous les jours. On nous traite comme des brebis qu’on va bientôt tuer » (Psaume 43, 22 ; Romains 8, 36)

39. Mais ces frères sont tout à fait sûrs de la récompense de Dieu qu’ils espèrent. Et, pleins de joie, ils ajoutent : « Dans toutes ces souffrances, nous remportons la victoire à cause de Celui qui nous a aimés » (Romains 8, 37).

40. A un autre endroit, la Bible dit encore : « O Dieu, tu nous as mis à l’épreuve, tu nous as fait passer par le feu, comme on fait passer l’argent par le feu. Tu nous as fait tomber dans un piège. Sur notre dos tu as mis des poids très lourds » (Psaume 65, 10-11).

41. Et pour montrer que nous devons être sous l’autorité d’un supérieur, la Bible continue en disant : « Tu as placé des hommes au-dessus de nos têtes » (Psaume 65, 12).

42. C’est par la patience que ces moines accomplissent le commandement du Seigneur au milieu des souffrances et des injustices. On les frappe sur une joue, ils présentent l’autre. On prend leur vêtement, ils donnent celui qui leur reste encore. On leur demande de faire un kilomètre, ils en font deux (Mt 5, 39-41).

43. Avec l’apôtre Paul, ils supportent les faux frères (2 Corinthiens 11, 26). Et à ceux qui leur jettent des malédictions, ils répondent par des bénédictions (1 Corinthiens 4, 12).

Le cinquième échelon

44. Le cinquième échelon de l’humilité pour un moine, c’est d’avouer humblement à son abbé toutes les pensées mauvaises qui arrivent à son cœur ou bien les fautes qu’il a faites en secret, sans rien lui cacher.

45. La Bible nous invite à faire cela quand elle dit : « Découvre ta conduite au Seigneur et espère en lui » (Psaume 36, 5).

46. Elle dit aussi : « Avouez vos fautes au Seigneur, parce qu’il est bon et sa tendresse dure toujours » (Psaume 105,1).

47. Le Prophète dit encore : « Je t’ai fait connaître mon péché et je n’ai pas caché mes fautes.

48. J’ai dit : A haute voix je présenterai mes fautes devant toi, Seigneur, et toi, tu as pardonné à mon coeur coupable » (Psaume 31, 5).

Le sixième échelon

49. Le sixième échelon de l’humilité pour un moine, c’est d’être content de la condition la plus ordinaire et la plus basse. Dans tout ce qu’on lui ordonne de faire, il pense qu’il est un ouvrier mauvais et incapable.

50. Il dit avec le Prophète : « Je ne suis plus rien du tout et je ne sais rien. Je suis comme une bête devant toi. Pourtant, moi, je suis toujours avec toi » (Psaume 72, 22-23).

Le septième échelon

51. Le septième échelon de l’humilité pour un moine, ce n’est pas seulement de dire avec la bouche : « Je suis le dernier et le plus misérable de tous », c’est aussi de le croire du fond du cœur.

52. Le moine se fait petit et dit avec le Prophète : « Et moi, je suis un ver et non pas un homme. Les gens se moquent de moi, le peuple me rejette » (Psaume 21, 7).

53. « Je me suis élevé, puis on m’a abaissé. et je suis couvert de honte » (Psaume 87, 16).

54. Le Prophète dit encore : « Tu m’as abaissé. Pour moi, c’est une bonne chose. Ainsi, j’apprends tes commandements » (Psaume 118, 71).

Le huitième échelon

55. Le huitième échelon de l’humilité pour un moine, c’est de faire ce que la Règle commune de son monastère et les exemples des anciens l’invitent à faire, et rien d’autre.

Le neuvième échelon

56. Le neuvième échelon de l’humilité pour un moine, c’est d’interdire à sa langue de parler, c’est de garder le silence et de se taire jusqu’à ce qu’on l’interroge.

57. En effet, la Bible enseigne ceci : « Quand on parle beaucoup, on n’évite pas le péché » (Proverbes 10, 19).

58. Et : « Le bavard ne sait pas se conduire sur cette terre » (Ps 139, 12).

Le dixième échelon

59. Le dixième échelon de l’humilité pour un moine, c’est de ne pas rire trop facilement et pour n’importe quoi. En effet, la Bible dit : « C’est l’homme stupide qui éclate de rire » (Siracide 21, 23).

Le onzième échelon

60. Le onzième échelon de l’humilité pour un moine, c’est de parler doucement et sans rire, humblement, avec sérieux, en peu de mots, avec des paroles de bon sens. Il ne criera jamais.

61. Quelqu’un a dit : « On reconnaît un homme sage au peu de paroles qu’il dit. »

Le douzième échelon

62. Le douzième échelon de l’humilité pour un moine, c’est non seulement d’être humble dans son cœur, mais encore de le montrer à tout moment dans son attitude devant ceux qui le voient vivre.

63. Pendant le Service de Dieu, à l’oratoire et dans le monastère, au jardin et en chemin, dans les champs et partout où il se trouve, assis, debout ou en marche, le moine a toujours la tête penchée et il regarde vers la terre.

64. À tout moment, il se juge coupable de ses péchés. Il pense qu’il est déjà devant le terrible tribunal de Dieu.

65. Dans son cœur il répète les paroles du publicain de l’Évangile. Il disait en gardant les yeux fixés vers la terre : « Seigneur, je ne suis pas digne de lever les yeux vers le ciel, parce que je suis un pécheur » (Luc 18, 13).

66. Avec le Prophète il dit aussi : « Je me tiens courbé et je me fais tout petit » (Psaume 37, 7 et 9).

67. Alors, quand le moine a monté tous ces échelons de l’humilité, il parvient bientôt à aimer Dieu d’un amour parfait. Et quand l’amour de Dieu est parfait, il chasse la peur dehors (1 Jean 4, 18).

68. Quand le moine aime de cette façon, tout ce qu’il faisait avant avec une certaine crainte, il commence à le pratiquer sans aucune peine, comme si c’était naturel et par habitude.

69. Il n’agit plus parce qu’il a peur de souffrir loin de Dieu pour toujours. Mais il agit parce qu’il aime le Christ, qu’il a pris de bonnes habitudes et qu’il goûte la douceur de faire le bien.

70. Voilà ce que le Seigneur voudra bien montrer, par l’Esprit Saint, dans son ouvrier purifié de ses penchants mauvais et de ses péchés. (Règle de saint Benoit, ch. 7)

Degrés de l’humilité et de l’orgueil, saint Bernard

Il y a donc pour l’âme une première nourriture, celle de l’humilité, elle est amère et purgative ; il y en a une seconde, celle de la charité, elle est douce et calmante ; enfin il y en a une troisième, celle de la contemplation, et celle-ci est solide et forte. Hélas, Seigneur, Dieu des armées, jusques à quand serez-vous irrité contre votre serviteur sans vouloir écouter sa prière ; jusques à quand me nourrirez-vous d’un pain de larmes et me ferez-vous boire l’eau de mes pleurs ? Qu’est- qui m’invitera à prendre ma part du festin plein de douceur de la charité, qui se trouve servi au milieu du plateau et dont les justes se partagent les délices dans la joie, en présence de Dieu ? Cessant alors de m’adresser à Dieu avec l’amertume dans l’âme, je lui dirai : Seigneur ne me condamnez pas, mais que je me nourrisse des pains sans levain de la sincérité et de la vérité et que, dans mon bonheur et dans ma joie, je chante, dans les voies du Seigneur, la grandeur de sa gloire. C’est donc une bonne voie que la voie de l’humilité par laquelle on marche à la recherche de la vérité, on arrive à l’acquisition de la charité et à la possession des filles de la sagesse. De même que la fin de la loi est Jésus-Christ, ainsi la perfection de la charité est la connaissance de la vérité. Le Christ ne va point sans apporter la grâce, et la vérité ne peut être connue sans donner la charité ; or elle ne peut être connue que des humbles, il n’y a donc qu’aux humbles qu’elle donne la grâce. (Saint Bernard de Clairvaux, Docteur de l’Église, Degrés de l’humilité, Ch. II, n° 5)

Le premier degré de la vérité c’est de se connaître soi-même, c’est-à-dire, de connaître sa propre misère

…Si donc celui qui ne connaissait pas la misère s’est fait misérable, afin d’apprendre, par sa propre expérience, ce qu’il ignorait jusqu’alors, à combien plus forte raison devez-vous, vous, je ne dis pas devenir ce que vous n’êtes pas, mais considérer attentivement ce que vous êtes, car vous êtes véritablement misérable, pour apprendre du moins par cette voie à être miséricordieux, puisque vous ne pouvez l’apprendre par un autre ? Car il est à craindre, si vous ne voyez que la misère du prochain sans faire attention à la vôtre, que vous n’éprouviez de l’indignation plutôt que de la commisération, que vous ne vous sentiez moins porté à secourir qu’à juger et plus disposé à détruire avec fureur qu’à instruire en esprit de douceur, selon ces paroles de l’Apôtre: « Vous autres qui êtes spirituels, ayez soin de les relever dans un esprit de douceur (Gal. VI, 1). » L’Apôtre nous conseille donc ou plutôt nous ordonne de secourir notre frère malade dans cet esprit de douceur avec lequel nous voudrions qu’on nous secourût nous-mêmes en pareil cas, et il nous dit comment nous apprendrons la douceur envers les pécheurs, c’est, dit-il, « en faisant réflexion sur vous-mêmes et en craignant d’être tentés aussi bien que lui ».

Examinons avec quel soin le disciple de la vérité observe l’ordre qu’a suivi le Maître. Dans les béatitudes dont j’ai parlé plus haut (n. 6), nous voyons que les cœurs miséricordieux sont placés avant les cours purs et les doux avant les miséricordieux; de même l’Apôtre, en exhortant les hommes spirituels à instruire ceux qui sont charnels, a soin de dire « en esprit de douceur. » Attendu que s’il faut être miséricordieux pour instruire ses frères, il faut être doux pour le faire en esprit de douceur. C’est comme s’il avait dit : Nul ne saurait être compté parmi les hommes miséricordieux, s’il n’est doux au fond de son cœur. Voilà donc que l’Apôtre nous montre clairement lui-même ce que je vous avais promis un peu plus haut de vous faire voir moi-même, c’est-à-dire, qu’il faut rechercher la vérité en vous avant que de la chercher dans les autres, « en faisant réflexion, dit-il, sur vous-mêmes », c’est-à-dire, en remarquant comme vous êtes accessibles à la tentation et enclin au péché; en vous considérant ainsi, vous apprendrez à devenir doux et vous pourrez ensuite secourir les autres en esprit de douceur. Mais si le conseil du disciple ne vous suffit point, écoutez les invectives du Maître : «Hypocrites, commencez par ôter la poutre de votre œil, vous verrez ensuite comment vous pourrez retirer la paille de l’œil de votre frère (Matth. VII, 5). » Or cette poutre grande, énorme, qui se trouve dans notre œil, c’est l’orgueil qui est dans notre esprit, l’orgueil, dis-je, dont l’embonpoint excessif, qui n’est pas la santé mais une vaine enflure sans consistance, obscurcit l’œil de l’âme et projette une ombre sur la vérité ; c’est au point que s’il règne dans votre âme, au lieu de vous voir et de vous sentir tel que vous êtes ou que vous pouvez être, il vous montre à vous-même tel que vous aimez à vous voir ou tel que vous croyez ou que vous espérez être. Qu’est-ce en effet que l’orgueil, sinon, comme un saint l’a défini (S. August. lib. II, de Genes. ad litt. cap. XIV, et alibi), l’amour de notre propre excellence ? D’où nous pouvons dire en sens contraire, que l’humilité est le mépris de notre propre excellence. L’amour et la haine sont également ennemis du jugement. Voulez-vous entendre le jugement de la Vérité par excellence ? Nous jugeons selon ce que nous entendons, mais ni la haine ni l’amour ni la crainte ne sauraient juger. Que dis-je? la haine sait juger, en preuve ce jugement : «Nous avons une loi, et selon cette loi, il doit mourir (Joan. XIX, 7). » La crainte a aussi sa manière de juger, comme on le voit quand elle s’écrie : «Si nous le laissons faire ainsi, les Romains viendront et détruiront notre ville et notre nation (Joan. XI, 48). » L’amour juge également, comme il le fit par la bouche de David au sujet de son fils parricide, quand il lui inspira cet ordre « Épargnez mon fils Absalon (II Reg. XVIII,1) ». Aussi les lois humaines ont-elles décidé que dans les causes, soit ecclésiastiques, soit laïques, on n’admettrait point parmi les juges, les parents et les amis particuliers de ceux qui sont en jugement (L. Qui jurisd., de jurisd. omn. judic.), de crainte que l’amour ne les aveugle ou ne les rende injustes. Mais si l’amour que nous avons pour un ami peut diminuer ou faire disparaître sa faute à nos yeux, à combien plus forte raison l’amour-propre faussera-t-il notre jugement, dans notre propre cause.

Il s’ensuit que tout homme qui veut connaître la vérité en lui-même, doit écarter la poutre de l’orgueil qui empêche la lumière d’arriver jusqu’à ses yeux, puis disposer des degrés dans son cœur afin de pouvoir monter au dedans de soi à sa propre recherche et parvenir au premier degré de la vérité en gravissant les douze de l’humilité. Lorsqu’après avoir trouvé la vérité en lui, ou plutôt après s’être trouvé lui-même dans la vérité, il pourra s’écrier : «J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé, car je suis arrivé aux dernières limites de l’humilité (Psalm. CXV, 1) ; » qu’il monte au haut de son cœur, afin d’exalter la vérité, et que dans son transport il s’écrie, en arrivant au second degré de la vérité : « Tout homme est menteur ». N’est-ce point la marche qu’a suivie David ? N’est-ce point ce qu’a senti le Prophète, ce que le Seigneur, ce que les Apôtres ont senti, ce que nous avons senti nous-mêmes après eux et par eux ? « J’ai cru, » dit-il, quand la vérité disait : « Celui qui me suit, ne marchera pas dans les ténèbres (Joan., VIII, 12). » C’est donc en la suivant que «j’ai cru, » et c’est en la confessant que « j’ai parlé, » mais que confessai-je ? La vérité que j’ai connue en croyant; et après avoir cru pour obtenir la justice et parlé pour obtenir le salut, « je suis arrivé aux dernières limites de l’humilité, » tout est donc pour le mieux. C’est comme s’il avait dit: N’ayant pas rougi de confesser contre moi la vérité que j’avais découverte en moi, je suis arrivé au comble de l’humilité, car c’est la perfection de l’humilité qu’il faut entendre par ces mots « les dernières limites de l’humilité (Psalm. CXI, 2) », ainsi que les commentateurs semblent l’établir. D’ailleurs ce n’est pas faire violence aux paroles du Prophète que de penser que le sens de ses paroles soit celui-ci: Quand je ne connaissais pas encore la vérité, je m’estimais quelque chose, quoique je ne fusse rien; mais lorsque je crus dans le Christ, c’est-à-dire, quand j’imitai son humilité, je connus la vérité, et elle fut exaltée en moi par ma propre bouche, mais quant à moi, je me suis trouvé alors « arrivé aux dernières limites de l’humilité, » c’est-à-dire, je suis devenu on ne peut plus vil à mes yeux, lorsque je me fus considéré. (Degrés de l’humilité, ch. IV, n° 13-15).

Le second degré de la vérité est de compatir aux misères du prochain quand on connaît sa propre infirmité

Le Prophète étant donc arrivé par l’humilité au premier degré de la vérité, comme il le dit lui-même en ces termes : « Vous m’avez humilié dans votre vérité (Psalm. CXVIII, 75), » fait un retour sur lui-même, comprend la misère du reste des hommes par la sienne propre, et, passant ainsi au second degré de l’humilité, il s’écrie dans son transport : « Tout homme est menteur », mais de quel transport parlé-je ? Sans doute de celui par lequel étant hors de lui et s’attachant à la vérité, il se juge lui-même. Oui, c’est dans ce transport qu’il s’écrie, non pas avec indignation et dans un sentiment d’insultant reproche, mais dans un mouvement de pitié et de compassion : « Tout homme est menteur (Psalm. CXV, 11)» Qu’est-ce à dire, « Tout homme est menteur ? » C’est-à-dire tout homme est faible, misérable et impuissant, aussi incapable de se sauver que de sauver les autres. Ainsi quand on dit que « le cheval trompe celui qui attend de lui son salut (Psalm. XXXII, 17) », cela ne signifie pas que le cheval trompe personne, mais que celui qui se confie dans sa force se trompe lui-même. Il en est ainsi de l’homme, quand on dit qu’il est menteur, on veut dire qu’il est fragile, changeant, aussi incapable de se sauver que de sauver les autres; c’est au point que celui qui met son espérance dans l’homme est maudit (Jerem. XVII, 5). Le Prophète, dans son humilité, s’avance à la suite de la vérité ; et, en voyant dans les autres, ce qu’il déplore en lui, il compatit en même temps qu’il s’éclaire, et s’écrie en général avec vérité : « Tout homme est menteur».

Quelle différence entre lui et le Pharisien superbe ! Que trouve-t-il à dire dans son transport, celui-ci ? « Mon Dieu, je vous remercie de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes (Luc. XVIII, 11) ». Ainsi, en même temps qu’il s’exalte seul à l’exclusion des autres, il accable les autres de son orgueilleux dédain. Quelle différence dans le langage de David ! car s’il dit : « Tout homme est menteur », il n’excepte personne, afin de ne tromper personne, parce qu’il sait bien que « tout homme est pécheur et a le plus grand besoin de la gloire de Dieu (Rom. III, 12). » Le Pharisien en s’exceptant seul, tandis qu’il condamne tous les autres, ne trompe que lui; le Prophète, au contraire, ne fait point une exception dans la commune misère pour n’être point excepté de la miséricorde ; mais le Pharisien a éteint toute miséricorde en dissimulant sa propre misère. Ce que David affirme, il ne l’affirme pas moins, de lui que des autres : « Tout homme, dit-il, est menteur » ; le Pharisien, au contraire, fait une exception en sa faveur, dans ce qu’il affirme de tout le monde, « Je ne suis pas, dit-il, comme le reste des hommes » : Et s’il rend grâces à Dieu, ce n’est pas tant de ce qu’il est bon que de ce qu’il l’est seul ; c’est moins du bien qu’il trouve en lui, que du mal qu’il remarque clans les autres. Il n’avait pas encore retiré la poutre de son œil et il se permet de compter les pailles qu’il voit dans l’œil des autres, car il ajoute : « Qui sont injustes, voleurs (Luc. XVIII, 10) ». Si vous avez bien compris la différence de ces deux transports, je trouverai que ma digression n’a point été inutile.

Mais revenons à notre sujet. Ceux à qui la vérité a une fois appris à se connaître, et par conséquent à se trouver méprisables, ne peuvent manquer de trouver amer tout ce qu’ils ont aimé jusqu’alors. En effet, se plaçant eux-mêmes sous leurs propres yeux, ils se forcent à se voir tels qu’ils sont et qu’ils rougissent de se voir. Mais en même temps qu’ils cessent d’aimer ce qu’ils sont et soupirent après ce qu’ils ne sont pas et qu’ils ne peuvent espérer d’être jamais par leurs propres forces, ils versent des larmes abondantes sur eux, et n’ont plus d’autre consolation que de se juger avec sévérité, comme des juges à qui l’amour de la vérité donne faim et soif de la justice; et, dans leur mépris pour eux-mêmes, ils s’imposent les plus rigoureuses pénitences, en même temps qu’ils cherchent à se corriger. Mais comprenant bien qu’ils ne sauraient seuls y réussir, car après avoir accompli tous les ordres qui leur sont donnés, ils savent qu’ils ne sont plus que des serviteurs inutiles (Luc. XVII, 10), ils se jettent des mains de la justice dans les bras de la miséricorde. Pour obtenir qu’il leur soit fait miséricorde, ils suivent le conseil de la Vérité qui leur dit : « Bienheureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde (Matth., V, 6). » Or le second degré de la vérité est précisément de la rechercher dans le prochain, d’apprendre par ses propres misères à connaître celles des autres et, par ce qu’on souffre, la compassion pour les souffrances d’autrui. (Ch. V, n° 16-18)

Le troisième degré de la vérité, c’est de purifier l’œil de l’âme pour contempler les choses célestes et divines

C’est en persévérant dans les trois choses que j’ai dites, dans les larmes clé la pénitence, dans les désirs de la justice et dans les œuvres de miséricorde, qu’on peut dégager la vue de son cœur des trois obstacles qui proviennent de notre ignorance, de notre faiblesse et de notre amour-propre, et qu’on parvient, par la contemplation, au troisième. degré de la vérité. Voilà les voies qui semblent bonnes aux hommes, mais à ceux seulement qui ne savent point se réjouir, lorsqu’ils ont fait le mal, ni triompher dans les choses les plus criminelles (Prov. II, 14), et qui ne mettent en avant ni leur ignorance ni leur faiblesse pour s’excuser de leurs péchés; car c’est en vain que ceux qui sont faibles et ignorants, parce qu’ils le veulent bien, afin de pouvoir pécher à leur aise, invoquent comme une excuse leur faiblesse ou leur ignorance. À quoi a-t-il servi au premier homme, quoiqu’il n’eût pas péché de son plein gré, de s’excuser de la faute sur la femme comme sur la faiblesse de la chair (Gen. III) ? Et ceux qui ont lapidé le premier martyr de la foi, sont-ils excusables parce qu’ils se sont bouché les oreilles pour ne point l’entendre (Act. VII) ? Que ceux donc qui se sentent éloignés de la vérité par le désir et l’amour du mal et accablés par la faiblesse et l’ignorance, changent leurs désirs mauvais en gémissements, leur amour du mal en chagrin ; qu’ils triomphent de la faiblesse de la chair par le besoin de la justice et de leur ignorance par une instruction solide, s’ils ne veulent point, après avoir méconnu la vérité, quand elle était pauvre, nue et faible, être forcés de la reconnaître à leur honte, mais trop tard quand elle viendra avec une grande puissance et une grande vertu, terrible et accusatrice, et n’avoir que cette inutile excuse à lui faire entendre : « Quand vous avons-nous vu dans le besoin et avons-nous manqué à vous assister (Matth. XXV, 44) ? » Il faudra bien reconnaître le Seigneur quand il viendra rendre la justice, si on le méconnaît aujourd’hui qu’il ne veut que la miséricorde. Ils verront alors celui qu’ils ont percé (Joan. XIX, 37) ; et les avares pourront contempler celui pour qui ils n’ont eu que du mépris. C’est donc par les larmes, par le désir de la justice et par les œuvres de miséricorde que l’œil de l’âme, auquel la vérité l’a promis en ces termes : « Bienheureux les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu (Matth. V, 8) », doit se montrer dans toute sa pureté, se débarrasser de toutes les souillures que la faiblesse, l’ignorance et la passion lui ont fait contracter. La vérité a donc trois degrés ou états ; nous montons au premier par le travail de l’humilité, au second par le sentiment de la compassion et au troisième par le transport de la contemplation. C’est la raison qui nous conduit au premier degré, en jugeant ce que nous sommes ; le sentiment de compassion pour les autres nous fait gravir le second et nous ne parvenons au troisième que par la pureté qui nous élève aux choses invisibles. (Ch. VI, n° 19)

Comment la sainte Trinité opère en nous ces trois degrés de la vérité

Mais ici je vois briller à mes yeux, d’un éclat surprenant, les diverses opérations de l’indivise Trinité ; si tant est pourtant qu’un homme assis dans les ténèbres puisse saisir la division des opérations dans la coopération des personnes divines. Il me semble que c’est le Fils qui opère au premier degré, le Saint-Esprit au second et le Père au troisième. Voulez-vous connaître l’opération du Fils ? entendez-le dire : «Si je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et votre maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres (Joan. XIII, 14)». C’est ainsi que le Maître de la vérité enseignait à ses disciples la forme de l’humilité qui les devait conduire au premier degré de la connaissance de la vérité. Quant à l’opération du Saint-Esprit, la voici : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. V, 3) ». En effet, la charité est un don du Saint-Esprit qui fait que quiconque, à l’école du Fils, s’est élevé par l’humilité jusqu’au premier degré de la vérité, parvient au second par la compassion, sous la conduite du Saint-Esprit. Pour ce qui est de l’opération du Père, écoutez ces paroles : « Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean, car ce n’est ni la chair ni le sang qui vous ont révélé cela ; mais mon Père qui est dans le ciel (Matth. XVI, 17) », et ces autres : « Le Père annoncera sa vérité à ses enfants (Isaï. XXXVIII, 19)», puis celles-ci encore : « Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et les avez révélées aux petits (Matth. XI, 25) ». Vous voyez que le Père finit par recevoir dans la gloire ceux que le Fils a d’abord formés à l’humilité par ses paroles et ses exemples et sur lesquels ensuite le Saint-Esprit est venu répandre la charité ? Le Fils en fait des disciples, le Paraclet les console, comme des amis, et le Père les exalte comme des enfants. Ce qui montre que ce n’est pas le Fils seul, mais le Saint-Esprit et le Père avec lui, qui sont avec vérité appelés la Vérité par excellence ; c’est qu’il n’y a qu’une seule et même Vérité, sauf la propriété des personnes qui opère ces trois choses dans les trois degrés ; au premier elle instruit comme un maître, au second elle console comme un frère et un ami, et au troisième elle attire à elle comme un père attire ses enfants.

En effet, c’est le Fils de Dieu, le Verbe et la sagesse du Père, qui, ayant trouvé cette puissance de notre âme qu’on appelle la raison écrasée par la chair, captive sous le péché, aveuglée par l’ignorance et adonnée tout entière aux choses extérieures, la prend avec clémence, l’élève par sa puissance, l’instruit par sa prudence, la ramène en elle-même et, l’établissant là comme son vicaire, la fait juge d’elle-même, et la contraint par le respect qu’elle doit au Verbe à qui elle est unie, à se faire sa propre accusatrice, son propre témoin et son juge et à remplir ainsi contre elle l’office de la Vérité suprême. Voilà comment de l’union du Verbe et de la raison est née l’humilité. Il est une autre puissance de l’âme, qu’on appelle la volonté ; elle était infectée par le venin de la chair, mais une fois secouée par la raison, le Saint Esprit lui fait la grâce de la visiter, la purifie doucement, lui redonne de l’ardeur et lui fait miséricorde, en sorte que, semblable à une peau qui s’étend quand on la frotte d’huile, sous l’influence de l’onction du ciel, elle s’étend jusqu’à embrasser ses ennemis. Voilà aussi de quelle manière, de l’union de l’Esprit de Dieu et de la volonté de l’homme est née la charité. Lorsque de ces deux puissances de l’âme la raison et la volonté, l’une est instruite à l’école de la vérité et l’autre ranimée par elle, l’une arrosée avec l’hysope de l’humilité et l’autre enflammé par le souffle de la charité, il s’en forme une âme parfaite, où l’humilité ne laisse plus subsister de souillures, ni la charité de rides, car sa volonté cesse de lutter contre la raison et sa raison de son côté cesse de cacher la vérité à la volonté ; alors le Père se l’attache comme une belle et glorieuse épouse, en sorte que la raison de cette heureuse âme, oubliant de penser à soi et sa volonté de s’occuper du prochain, elle n’a plus d’autre bonheur que de s’écrier : « Le Roi m’a fait entrer dans sa tente (Can. I, 3) ». Certainement après avoir appris à rentrer en elle-même à l’école de l’humilité où elle a eu Jésus-Christ pour maître et à craindre de s’entendre dire : « Si vous ne vous connaissez pas, sortez et allez faire paître vos chevreaux (Gant. I, 7) », après, dis-je, être sortie de cette école de l’humilité et s’être laissé conduire par l’amour et le Saint-Esprit dans les celliers de la charité, c’est-à-dire dans le cœur du prochain, elle a bien mérité, en sortant de là couronnée de fleurs et chargée de fruits, c’est-à-dire de bonnes mœurs et de vertus, d’être enfin admise dans la tente du Roi dont l’amour la consume. Mais une fois arrivée là, bientôt, dans le court espace de temps d’une demi-heure, lorsque le silence s’est fait dans les cieux, elle s’endort doucement au milieu des embrassements qu’elle a si ardemment désirés, mais son cœur veille et scrute pendant ce temps-là les mystères de la vérité, dont le souvenir la nourrira bientôt, quand elle reviendra à elle. Là elle voit les choses invisibles, elle entend des choses ineffables qu’il n’est pas donné à l’homme d’exprimer dans son langage, car elles sont bien au-dessus de toute cette science que la nuit annonce à la nuit ; mais le jour parle au jour, et il est permis aux sages de parler de sagesse entre eux, et aux spirituels de s’entretenir mutuellement des choses spirituelles. (Ch VII, n° 20-21)

On retrouve ces degrés dans le ravissement de saint Paul

Pensez-vous que saint Paul ne soit point passé par ces différents degrés, quand il a été ravi au troisième ciel ? Mais pourquoi ravi au lieu de conduit ? C’est afin qu’en voyant que ce grand Apôtre a été, selon ses expressions, ravi là où il ne put ni apprendre à s’élever ni être conduit pas à pas, je n’aie point la présomption, moi qui lui suis évidemment bien inférieur, de penser que je pourrais, par ma vertu et mon propre travail, m’élever à ce troisième ciel, et que j’apprenne à ne pas trop compter sur ma propre vertu et à ne point désespérer de mon travail. Car l’homme qui est instruit ou conduit, par cela même qu’il suit son maître ou son guide, a évidemment travaillé et fait lui-même quelque chose pour atteindre le but ou le lieu désiré, en sorte qu’il peut dire : « Ce n’est pas moi seul qui agis, mais la grâce de Dieu avec moi (I Corinth. XV, 10) ». Quant à celui qui est enlevé, il ne l’est point par ses propres forces mais par les forces d’un autre, comme s’il ne savait point où on le porte, de sorte qu’il ne se glorifie ni peu ni beaucoup, attendu que non seulement il ne peut pas dire que ce qui lui arrive soit son œuvre, il ne saurait même prétendre que du moins il y a contribué pour sa part. L’Apôtre a bien pu, avec la conduite ou l’aide d’un autre, monter au premier et même au second ciel, mais pour arriver au troisième il a fallu qu’il y fût ravi. On lit bien en effet que le Fils est descendu du ciel pour appeler à lui et aider ceux qui devaient monter au premier ciel, et que le Saint-Esprit a été envoyé pour les conduire au second, mais quant au Père, bien qu’il ne cesse jamais de coopérer avec le Fils et le Saint-Esprit, il n’est pourtant pas descendu du ciel, et on ne voit pas qu’il ait jamais été envoyé sur la terre. Je lis bien, il est vrai, que « la terre est pleine de la miséricorde du Seigneur (Psalm. XXXII, 5) », que « la terre et les cieux sont remplis de sa gloire », et beaucoup d’expressions semblables ; mais c’est du Fils qu’il est dit : «Quand les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils (Galat. IV, 4) », et le Fils de Dieu dit lui-même, en parlant de soi : « L’Esprit de Dieu m’a envoyé (Isa. LXI, 1) », de même qu’il avait déjà dit par le même Prophète : «Maintenant c’est le Seigneur et l’Esprit du Seigneur qui m’ont envoyé (Isa. XLVIII, 12) ». Quant à l’Esprit-Saint on lit ces paroles : «Mais le Consolateur, qui est le Saint-Esprit, que mon Père enverra en mon nom (Joan. XIV, 26) », et ces autres : « Lorsque j’aurai été enlevé, je vous l’enverrai (Joan. XVI, 7) », c’est sans doute le Saint-Esprit. Quant à la personne du Père, bien qu’elle soit partout, je ne la trouve que dans le ciel ; si je consulte l’Évangile, j’y lis ces mots : « Et mon Père qui est dans les cieux (Matth. XVI, 17) ; » et si je répète l’Oraison dominicale, je dis : « Notre Père qui êtes dans les cieux (Matth. VI, 9) ».

D’où je conclus que, puisque le Père n’est pas descendu, l’Apôtre, pour le voir, n’a pu monter au troisième ciel où il dit toutefois qu’il a été ravi. Enfin nous lisons que « personne n’est monté au ciel, que celui qui est descendu du ciel, c’est-à-dire le Fils de l’homme (Joan. III, 13) » : n’allez pas croire qu’il n’est question ici que du premier ou du second ciel, car David vous dit : « Il est venu du plus haut des cieux (Psalm. XVIII, 6) ». Aussi, quand il y retourne n’est-ce point ravi tout à coup ou enlevé furtivement qu’il y remonte, « mais c’est à leurs yeux — aux yeux des apôtres — qu’il s’y est élevé (Act. I, 9) ». Ce ne fut donc point à la manière d’Élie, à la vue d’un seul témoin, ni, comme saint Paul, en l’absence de tout témoin, presque en l’absence de lui-même et sans avoir conscience de lui, comme il le dit lui-même : « Je ne sais — si ce fut avec ou sans mon corps — Dieu seul le sait (II Corinth. XII, 2) », mais comme pouvait le faire le Tout-Puissant, qui descendit quand il voulut et qui remonta quand il lui plut, après avoir choisi à son gré, non-seulement le lieu, mais ses spectateurs et ses témoins et attendu son jour et son heure, car « c’est à leurs yeux » c’est-à-dire aux yeux de ceux qu’il a daigné honorer d’un pareil spectacle, « qu’il s’est élevé dans les airs ». Mais Paul fut ravi, Élie fut ravi, Énoch fut enlevé (IV Reg. II ; Eccli. XLIV). Notre Rédempteur, au contraire « s’est élevé », comme il est dit, est monté par sa propre vertu, non avec l’aide d’un autre. En effet, il n’était ni monté dans un char, ni appuyé sur le bras d’un ange, mais il se soutenait par sa propre vertu, quand « il entra dans une nuée qui le déroba à leurs yeux (Act. I, 9) ». Pourquoi cette nuée ? Vint-elle soulager sa fatigue, activer son pas ralenti, le soutenir dans sa chute ? Gardons-nous bien de le croire ; elle vint le dérober aux yeux charnels de ses disciples qui le connaissaient sans doute selon la chair, mais qui ne voyaient point au delà. Ainsi le Père appelle jusqu’au troisième ciel, par la contemplation, ceux que le Fils a appelés au premier par l’humilité et que le Saint-Esprit a conduits au second par la charité. D’abord ils s’humilient dans la vérité et s’écrient : « Vous m’avez humilié, Seigneur, dans votre vérité (Psal. CXVIII, 75) ». En second lieu ils se réjouissent avec la vérité et chantent : « Quelle bonne et agréable chose que des frères unis entre eux (Psalm. CXXXII, 1) ! » car c’est de la charité qu’il est dit : « Elle se réjouit de la vérité (I Corinth., XIII, 6) » ; troisièmement enfin, ils sont ravis jusque dans les mystères de la vérité et s’écrient : « Mon secret est pour moi, mon secret est à moi (Isa. XXIV, 16) ». (Ch. VIII, n° 22-23)

Saint Bernard gémit et soupire d’ardeur après la vérité

Mais quoi, malheureux homme que je suis ; pourquoi, au lieu de m’épuiser en un flux d’inutiles paroles sur les cieux supérieurs, ne point m’y élever plutôt par l’ardeur de mes désirs, quand je rampe si loin encore du ciel même inférieur, sur les pieds et sur les mains ? Et pourtant, avec la grâce de celui qui m’a appelé, j’ai dressé mon échelle, et je vois la route qui doit me montrer le Sauveur que Dieu nous a donné ; déjà même j’aperçois le Seigneur qui s’appuie au haut de cette échelle, et la voix de la vérité me fait tressaillir. Il m’a appelé, et moi je lui ai répondu : « Seigneur, vous tendez la main à l’ouvrage, de vos mains (Job XIV, 15) ». Vous comptez mes pas, Seigneur, et moi je ne monte à vous qu’avec lenteur, je me fatigue de la route et je cherche à me distraire. Ah ! malheur à moi, si les ténèbres viennent à me surprendre, ou si ma fuite ne s’accomplit que pendant l’hiver ou le jour du sabbat, puisque je tarde à partir, maintenant qu’il fait jour encore, que le temps est favorable et que nous sommes encore dans des jours de salut. Ah ! pourquoi tardé je donc à partir ? Priez pour moi, vous, mon fils, mon frère, mon compagnon, vous enfin qui vous avancez avec moi vers Dieu, si toutefois j’avance en effet. Priez le Tout-Puissant qu’il rende la vigueur à mon pied ralenti, mais que je n’aie jamais le pied de l’orgueil. Car bien que le pied qui se ralentit dans sa marche ne peut gravir les degrés de la vérité, pourtant il vaut mieux encore que celui sur lequel on ne peut même plus se poser, que celui dont il est parlé quand il est dit « On les a poussés et ils n’ont pu se tenir debout (Psalm. XXXV, 13) ».

C’est des orgueilleux qu’il est question en cet endroit. Mais que sera-ce de leur chef, de celui qui est appelé « le roi de tous les enfants de l’orgueil (Job XII, 25) ? ». Or, est-il dit, « il ne s’est point tenu ferme dans la vérité (Joan. VIII, 44) » ; et ailleurs, il est dit encore, en parlant de lui : « Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair (Luc. X, 18) ». Pourquoi tombait-il ainsi ? N’est-ce pas à cause de son orgueil ? Ah ! malheur à moi, si celui qui voit de loin ce qui s’élève me voyait m’enorgueillir ! Il me ferait entendre ces terribles paroles : Tu étais le fils du Très-Haut et voici que tu vas mourir comme les autres hommes et tomber comme l’un des princes (Psalm. LXXXI, 7). Qui est-ce qui ne tremblerait à cette voix de tonnerre ? Ah ! certes, il est heureux pour Jacob que ce fut le bon ange qui le toucha, le nerf de sa cuisse ne fut que flétri ; il se serait gonflé pour retomber ensuite et périr, s’il eût été touché par l’ange de l’orgueil. Je demande à Dieu que le même ange touche aussi le nerf de ma jambe et le flétrisse, si, au prix de cette infirmité, je puis commencer à faire quelques progrès, puisque dans ma force je ne puis que reculer. Je lis bien « ce qui paraît en Dieu une faiblesse est plus fort que la force de tous les hommes (I Corinth. I, 25) » ; et l’Apôtre qui se plaint de ce que l’ange de Satan, non pas Celui du Seigneur, soufflette son nerf à lui, reçut de Dieu cette réponse : « Ma grâce te suffit, car ma vertu paraît davantage dans la faiblesse de l’homme (II Corinth. XII, 9) ». De quelle vertu parlait-il ? L’Apôtre lui-même va nous le dire, en s’écriant : « Je prendrai donc plaisir à me glorifier dans mes infirmités, afin que la vertu du Christ habite en moi (II Corinth. XII, 9) ». Peut-être ne comprenez-vous pas bien encore précisément de quelle vertu l’Apôtre veut parler ici, puisque Jésus-Christ a eu toutes les vertus, c’est-à-dire toute les puissances en même temps. Il les eut toutes, cela est vrai, mais il en est une, l’humilité, qu’il a signalée en lui plus particulièrement à notre attention en ces termes : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Matth. IX, 29) ».

Je me glorifierai donc volontiers aussi, Seigneur Jésus, dans ma faiblesse, si je le puis, et dans l’abattement de mes nerfs, afin que votre vertu c’est-à-dire l’humilité, se perfectionne en moi, car votre grâce me suffit, si ma vertu fait défaut. M’appuyant sur le pied de la grâce qui est fort et solide, et traînant doucement le mien qui est faible, je gravirai sans crainte les échelons de l’humilité, jusqu’à ce que, m’attachant à la Vérité, j’arrive à la longueur de la charité ; alors rendant grâces à Dieu, je m’écrierai : « Vous m’avez fait poser le pied dans un endroit spacieux (Psalm. XXX, 10) ». Voilà comment on peut effleurer sans crainte la voie étroite, comment on peut gravir à pied et en toute sécurité les difficiles degrés de l’échelle. Voilà comment enfin d’un pas peut-être un peu lent et d’un pied boiteux mais sûr, on parvient à la vérité. Mais hélas ! mon exil est bien long (Psalm. CXIX, 5) ! Qui me donnera les ailes de la colombe, afin que je puisse m’envoler plus vite vers la vérité et me reposer enfin dans la charité (Psalm. LIV, 6) ? Mais puisque nul ne me les donne, Seigneur, veuillez me conduire vous-même dans vos Voies et je finirai par entrer dans votre vérité et votre vérité me délivrera. Quel malheur pour moi que j’en sois descendu ! Si je n’avais pas commencé par en descendre avec autant de légèreté que de vanité, je n’éprouverais point maintenant tant et de si longues fatigues pour y remonter. Que dis-je, j’en suis descendu ? Il serait peut-être plus juste de dire que j’en suis  tombé, mais ce qui fait que je m’exprime de la sorte, c’est que de même qu’on n’est pas tout d’un coup au faite et qu’on n’y arrive que pas à pas, ainsi on ne tombe point en un instant au fond de l’abîme du mal, on y descend peu à peu. Autrement, comment Job aurait-il pu dire : « L’impie croît tous les jours en orgueil (Job XV, 20) ? ». D’ailleurs, il y a des voies qui paraissent bonnes aux hommes et qui ne laissent point pourtant de les conduire au mal.

Il y a donc une voie qui monte et une voie qui descend ; l’une qui mène au bien et l’autre au mal ; gardez-vous donc de prendre la mauvaise ; choisissez la bonne, et si vous ne le pouvez par vos propres forces, dites avec le Prophète : « Seigneur, éloignez de moi la voie du mal». — Comment cela ? — «En me faisant la grâce de vivre selon votre loi (Psalm. CXVIII, 29) », cette loi que vous donnez à ceux qui pèchent dans la voie, c’est-à-dire à ceux qui abandonnent la vérité ; or je suis de ce nombre puisqu’il est vrai que je suis tombé de la vérité. Mais celui qui est tombé ne pourra-t-il donc point se relever ? C’est pour me relever que j’ai choisi « la voie de la vérité (Psalm. CXVIII) », par laquelle je dois m’élever, en m’humiliant, au point d’où je suis déchu en m’enorgueillissant. Oui, je m’élèverai et je m’écrierai : « Vous avez bien fait de m’humilier, Seigneur ; la loi qui sort de votre bouche est pour moi préférable à des millions d’or et d’argent (Psalm. CXVIII, 71-72) ». Il semblerait que David parle de deux voies, et il n’y en a qu’une ; elle ne diffère que par son point de départ et par le nom qu’on lui donne ; en effet, c’est la voie « de l’iniquité » pour ceux qui la descendent, et celle « de la vérité» pour ceux qui la montent ; en effet les degrés qui conduisent au trône sont les mêmes que ceux qui en descendent ; c’est la même route qui nous mène à la ville et nous en ramène, et la même porte qui donne accès dans la maison en permet aussi la sortie, enfin c’était sur la même échelle que Jacob vit les anges monter et descendre. Qu’est-ce à dire ? C’est que si vous voulez retourner vers la vérité, il n’est pas nécessaire que vous cherchiez une voie nouvelle et inconnue qui vous y mène, prenez celle que vous connaissez et par laquelle vous êtes descendu ; suivez pas à pas vos traces et remontez avec humilité les mêmes degrés que l’orgueil vous a fait descendre ; le douzième degré de l’orgueil sera le premier de l’humilité ; le onzième sera le second ; le dixième, le troisième ; le neuvième, le quatrième ; le huitième, le cinquième ; le septième, le sixième ; le sixième, le septième ; le cinquième le huitième ; le quatrième, le neuvième ; le troisième, le dixième ; le second, le onzième, et le premier, le douzième. Quand une fois vous aurez bien retrouvé ou plutôt reconnu en vous les degrés de l’orgueil, vous n’aurez pas de mal à trouver la voie de l’humilité. (Ch. IX, n° 24-27)

Degrés de l’orgueil

Le premier degré de l’orgueil est la curiosité

Le premier, degré de l’orgueil est la curiosité. Vous la reconnaîtrez à ces signes. Si vous voyez un moine dont jusqu’alors vous étiez parfaitement sûr, commencer, partout où il se trouve, debout, en marche ou assis, à tourner les yeux de côté et d’autre, à lever la tête et à avoir s l’oreille au guet, tenez pour certain que ces changements extérieurs sont le signe d’un changement intérieur ; car « l’homme qui se pervertit, fait des signes des yeux, frappe du pied et parle avec les doigts (Prov. VI, 12) » ; cette agitation inaccoutumée du corps est l’indice d’une maladie de l’âme qui débute et qui la rend moins circonspecte, insouciante de ce qui la concerne et curieuse, au contraire, de ce qui a rapport aux autres. Comme elle ne se tonnait plus elle-même, elle est poussée dehors pour paître les chevreaux, c’est-à-dire les yeux et les, oreilles, car chevreaux est synonyme de péchés. Or, de même que la mort est entrée dans le monde par le péché, ainsi entre-t-elle dans l’âme par ces deux ouvertures. C’est donc à les faire paître que l’homme curieux s’occupe, pendant qu’il néglige de rechercher ce qu’il est dans son cœur, où il s’est laissé lui-même. Car je serais bien surpris, ô homme, que tu trouvasses le moyen de t’occuper d’autre chose, si tu veillais soigneusement ;sur toi. Écoute donc, ô curieux, ce que dit Salomon ; insensé, prête l’oreille aux paroles du Sage : « Appliquez-vous, dit-il, avec tout le soin -possible, à la garde de votre cœur (Prov. IV, 23) ». C’est-à-dire, que tous vos sens veillent sur celui d’où coule la vie et le gardent. Où vas-tu donc, ô curieux, quand tu sors de toi et, pendant ce temps-là, à quel gardien te confies-tu ? D’ailleurs comment oses-tu bien lever les yeux au ciel contre lequel tu as péché ? Regarde la terre pour apprendre à te connaître ; elle te remettra en face de toi, car tu n’es que de la terre et tu retourneras à la terre.

Cependant il y a deux circonstances dans lesquelles on peut lever les yeux sans pécher ; c’est lorsqu’on le fait pour appeler du secours ou pour en accorder. Ainsi, c’est pour en demander que David lève les yeux vers les montagnes (Psalm. CXX, 1), et c’est pour en envoyer que Dieu les lève sur son peuple (Joan. VI, 5). Le premier agit ainsi s dans la détresse et le second, dans la miséricorde ; il est évident qu’ils le font l’un et l’autre sans pécher. Ainsi en sera-t-il de celui qui, considérant les circonstances de lieu, de temps et de cause où il se trouve, lèvera les yeux dans la pensée de sa propre faiblesse ou de celle du prochain ; non-seulement je ne le blâmerai point, mais encore je trouverai des louanges à lui décerner; car dans le premier cas sa détresse est son excuse, et dans le second c’est la pitié qui le justifie. Mais si on agit dans un autre sentiment, pour moi ce n’est ni le Prophète ni le Seigneur, mais Dina, Ève ou même Satan qu’on imite. En effet, c’était pour faire paître les chevreaux que Dina était sortie, quand elle perdit en même temps son innocence et devint fatale à son père (Gen. XXXIV, 1). O Dina, quel besoin y avait-il pour toi d’aller voir les femmes étrangères ? Où en était la nécessité ? où même en était l’utilité ? N’est-ce point la seule curiosité qui te guidait ? Je veux bien que tu les regardes innocemment ; mais toi, es-tu regardée de même ? Tu regardes par simple curiosité; mais toi, on te considère avec un excès de curiosité. Qui aurait dit alors que ta curieuse oisiveté ou ton oisive curiosité allait être sitôt, non plus innocente, mais fatale, aussi bien pour toi et pour les tiens que pour un peuple étranger ?

Et toi, ô Ève, tu as été placée dans le paradis terrestre pour y travailler et pour le garder avec ton mari ; si tu accomplis ta mission, tu passeras un jour dans un endroit où tu n’auras plus rien à faire, plus rien à garder avec sollicitude. Tu peux manger du fruit de tous les arbres du paradis terrestre, à l’exception de celui de l’arbre qui est appelé «l’arbre de la science du bien et du mal (Gen. II, 17) ». Si les autres fruits sont tous bons et ont le goût du bien, pourquoi irais-tu manger d’un fruit qui a aussi celui du mal ? « Il ne faut pas être plus sage que de raison (Rom. XII, 3) » ;  or goûter le mal, ce n’est point être sage, mais insensé. Conserve donc le dépôt et attends la promesse ; prends garde de toucher au fruit défendu si tu ne veux perdre celui auquel il t’est permis de toucher. Pourquoi jettes-tu un regard si attentif sur ce qui sera ta mort ? Pourquoi tes yeux se portent-ils sans cesse de ce côté, et pourquoi te complais-tu à considérer ce qu’il t’est défendu de manger ? Je n’y porte que les yeux, non les mains, me réponds-tu, il ne m’est point interdit de le regarder, s’il m’est défendu d’en manger. Ne puis-je jeter les yeux où il me plaît ? Dieu ne m’a-t-il pas laissé la libre disposition de mes regards ? Je te répondrai par ce mot de l’Apôtre : « Tout ce qui m’est permis ne m’est pas bon à faire (I Corinth. VI, 12) » : si ce te n’est point une faute c’en est du moins l’indice, et ta curiosité n’aurait pas le temps de se satisfaire, si ton âme était plus curieuse de se garder elle-même. Ce n’est pas encore une faute, mais c’est une occasion de faute, c’est le signe qu’elle est commise ; elle est aussi la cause qui la fait commettre, car tandis que tu es tout entière appliquée à autre chose, le serpent se glisse secrètement dans ton cœur et te fait entendre de séduisantes paroles, qui imposent silence à ta raison, en même temps qu’elles dissipent tes craintes. « Non, dit-il, non, vous ne mourrez point (Gen. III, 4) ». Puis il l’occupe en éveillant sa gourmandise, et il excite sa curiosité en faisant naître le désir dans son âme. Enfin il lui présente ce qui est défendu et lui ravit ce qui lui est accordé, il lui offre un fruit et lui enlève le paradis. Tu bois le poison qui va te donner la mort, à toi qui es la mère d’enfants destinés à la mort ; tu perds le salut, mais tu ne perds point en même temps ta fécondité. Nous naissons et nous mourons, mais nous ne naissons que pour mourir, parce que nous sommes morts avant même de mitre. Voilà d’an vient, ô Ève, le joug accablant qui pèse depuis lors jusqu’à ce jour, sur tous tes enfants.

Mais toi qui étais le sceau et l’image du Très-Haut, non pas dans la paradis terrestre, mais dans les délices du paradis même de Dieu (Ezech. XXVIII, 12), que peux-tu désirer de plus ? Au comble de la sagesse, de la perfection et de la beauté, ne cherche rien au-dessus de toi et ne scrute point ce qui dépasse tes forces. Reste en toi, prends garde de déchoir de ce que tu es, si tu te laisses aller à des pensées de grandeur et d’élévation qui te dépassent. Mais d’où vient, pendant que je te parle, que tu t’élances par un détour vers l’Aquilon ? Déjà je te vois jeter un regard de curiosité sur je ne sais quoi plus haut que toi : «J’irai, dis-je, placer mon trône à l’Aquilon (Isa. XIV, 13) ?». Pendant que les autres habitants du ciel se tiennent debout, tu affectes d’être seul assis et tu troubles ainsi, non-seulement la concorde de tes frères et la paix générale de la céleste paix, mais encore, autant qu’il est en toi, le repos même de la Trinité. Ah ! malheureux, où ta curiosité te conduit-elle, puisque, dans ta présomption sans imitateur, tu ne crains point de scandaliser tes frères et d’insulter ton Roi ; des millions d’anges sont à son service et des centaines de millions se tiennent debout en sa présence ; car nul n’est assis que Celui qui a son trône sur les chérubins et qui a le reste des anges pour serviteurs, et toi en regardant je ne sais quoi autrement que les autres, en l’examinant avec plus de curiosité et en t’y portant avec plus d’irrévérence, tu vas placer ton trône dans le ciel pour égaler le Très-Haut ? Dans quel but et dans quelle espérance ? Insensé, mesure donc tes forces, pèse les conséquences, songe à te modérer. Présumes-tu que le Tout-Puissant le sache ou l’ignore, le veuille ou ne le veuille pas ? Comment celui dont la volonté est souverainement bonne et la science parfaite, pourra-il vouloir en ignorer le mal que tu médites ? Aurais-tu la pensée que s’il le sait et ne le veut point, il ne saurait du moins s’y opposer ? A moins que tu ne croies que tu n’as pas été créé, jamais je ne pourrai croire que tu révoques en doute la toute-puissance, la science infinie et la bonté de ton créateur, de celui qui a pu te tirer du néant, qui a su et voulu te faire tel que tu es. Comment peux-tu donc croire que Dieu consentira à une chose qu’il ne veut pas qu’on fasse et qu’il peut empêcher ? Est-ce que par hasard je ne verrais pas déjà s’accomplir, ou plutôt, commencer en toi ce que, après toi et par toi ceux qui te ressemblent ont fait dire sur la terre : Tout maître nourrit des insensés ? Ton œil est-il mauvais, parce que lui est bon ? Sa bonté t’inspire une confiance criminelle et te donne l’impudence de dédaigner sa science et l’audace de braver sa puissance.

Oui, telles sont tes pensées, ô impie, telle est l’iniquité que tu médites sur ta couche en disant : Est-ce que vous pensez que le Créateur anéantira son œuvre ? Je sais bien qu’aucune de mes pensées n’échappe à Dieu, puisqu’il est Dieu ; je sais bien aussi qu’elles ne sauraient lui plaire, attendu qu’il est bon, et que, s’il le veut, je ne saurais lui échapper parce qu’il est puissant. Est-ce donc pour moi une raison de craindre ? Si, à cause de sa bonté, le mal ne peut lui plaire dans les autres, à combien plus forte raison lui déplaira-t-il en lui ? Je veux bien que ce soit mal à moi de vouloir quelque chose qu’il ne veut point, ce sera mal aussi à lui de se venger. Il sera donc aussi éloigné de vouloir se venger de n’importe quel crime qu’il l’est de vouloir et de pouvoir se dépouiller de sa bonté. Malheureux, ce n’est pas Dieu, c’est toi-même, oui, c’est toi que tu trompes, et ton iniquité s’est déçue elle-même et n’en a point imposé à Dieu. Ta conduite est pleine de fourberie, mais c’est sous ses yeux que tu agis ; c’est donc toi, non Dieu, que tu trompes, et comme tu tournes contre lui les biens immenses que tu as reçus de lui, tu n’en es que plus odieux dans ton iniquité. Est-il en effet iniquité plus grande que de te servir, pour mépriser ton Créateur, précisément des dons qui devaient te le faire aimer davantage ? Non, il n’en est pas de plus grande pour toi, qui ne peux douter de la puissance de Dieu et qui sais bien qu’il peut te détruire s’il le veut, puisqu’il a pu te créer, de compter que, à cause de son excessive bonté, il ne voudra point se venger et de lui rendre ainsi le mal pour le bien et la haine pour l’amour.

Ce n’est point d’un courroux momentané, mais d’une haine éternelle que tu te rends digne par ton iniquité, toi qui désires et qui es pères t’égaler à ton très-doux et très-haut Seigneur, en sorte qu’il ait sans cesse sous les yeux un spectacle qui l’afflige et la vue d’un égal qu’il ne voudrait point avoir et qu’il ne renverse point, quoiqu’il puisse le faire ; toi qui, bien plus, espères qu’il aimera mieux souffrir que de te laisser périr. Il pourrait certainement t’abattre s’il le voulait, mais à cause de son excessive bonté, tu penses qu’il ne saurait jamais le vouloir. Assurément s’il est tel que tu te le représentes, tu en es d’autant plus coupable de ne le point aimer, et s’il arrive qu’en effet il aime mieux souffrir lui-même tes attentats que de te frapper, quelle n’est pas ta malice de ne point épargner du moins celui qui ne s épargne pas afin de. t’épargner ? Mais il s’en faut bien que sa perfection ne lui permette point d’être juste, parce qu’il est bon, comme s’il ne pouvait être l’un et l’autre en même temps ; la bonté alliée à la justice est meilleure au contraire que séparée d’elle, ou plutôt la bonté sans la justice ne serait même plus une vertu. Quand tu te montres ingrat envers la bonté gratuite de Dieu, qui t’a créé sans aucun mérite de ta part, tu ne crains pas sa justice parce que tu ne l’as point encore éprouvée, et tu te laisses audacieusement aller à commettre une faute dont tu te promets à tort l’impunité ; mais tu ne tarderas point, en tombant dans la fosse que tu prépares à ton Créateur, à reconnaître qu’il n’est pas moins juste que bon. Pendant que tu médites contré lui une peine dont il pourrait se garantir s’il le voulait, mais à laquelle il ne saurait vouloir se soustraire, à ce que tu penses, parce que tu t’imagines qu’il n’a pas ce genre de bonté avec laquelle tu ne l’as point encore vu punir personne, ce Dieu plein de justice, qui ne peut ni ne doit souffrir que sa bonté soit impunément offensée, fera retomber sur toi une peine pareille ; cependant il tempère tellement sa sentence de vengeance, que tu n’as qu’à te repentir pour obtenir de lui ton pardon. Mais ton cœur endurci et impénitent ne saurait songer au repentir ; aussi ne pourras-tu éviter ton châtiment.

Mais écoutez son audace : « Les cieux, dit-il, sont mon trône, et la terre est l’escabeau de mes pieds (Isa. LXVI, I) ». Il ne dit pas : L’Orient ou l’Occident ou tout autre endroit du ciel, mais les cieux tout entiers sont mon trône. Cependant tu ne peux aller t’asseoir à aucun endroit dans le ciel, puisque le Seigneur se l’est réservé tout entier pour lui ; tu ne saurais non plus te poser sur la terre, il se l’est donnée pour escabeau ; c’est un endroit stable où l’Église est fondée et repose sur le roc. Que feras-tu donc chassé du ciel et ne pouvant demeurer sur la terre ? Il ne te reste plus que l’air, non pour y fixer ta demeure d’une manière stable, mais pour le parcourir en volant, afin d’expier par un perpétuel changement de lieu ton désir d’une éternelle stabilité. Tu flotteras donc entre le ciel et la terre ; car le Seigneur étant assis dans les cieux, comme sur un trône élevé, et la terre étant pleine de sa majesté, il ne te reste plus que les airs en partage.

À mon avis, si les Séraphins volent sur deux de leurs ailes, c’est-à-dire, avec les ailes de la contemplation, du trône de Dieu à l’escabeau de ses pieds, et de l’escabeau de ses pieds à son trône ; si, en même temps, de deux autres ailes ils voilent la tête et les pieds du Seigneur, ce n’est que pour écarter les regards de ta curiosité, de même que le Chérubin placé à l’entrée du paradis terrestre en éloigne l’homme devenu pécheur. De cette manière tu ne saurais désormais scruter, dans ton audace ou dans ta prudence, les secrets des cieux non plus que pénétrer sur la terre les mystères de l’Église, obligé de te contenter du coeur des orgueilleux qui ne peuvent demeurer sur la terre comme le reste des hommes et sont incapables de s’élever dans les cieux avec les anges. Mais si la tête du Seigneur dans les cieux et ses pieds sur la terre sont dérobés à tes regards, il te reste pourtant comme un certain entre-deux à voir ou plutôt à envier ; car, dans les airs où tu flottes, tu peux voir passer près de toi les anges qui descendent ou qui montent, mais tu ne sais ni ce qu’ils entendent là-haut ni ce qu’ils rapportent ici-bas.

Ô toi qui te levais le matin, Lucifer, ou plutôt Noctifer et même Mortifer, jadis tu prenais ton essor de l’Orient au Midi, et voilà que, changeant de direction, je te vois tendre vers l’Aquilon ! Mais plus ton vol est rapide pour t’élever, plus je te vois tomber vite vers le Couchant. Je voudrais bien pourtant, ô ange curieux, examiner moi-même de plus près la pensée intime de ta curiosité : «J’élèverai, dis-tu, mon trône à l’Aquilon (Isa. XIV, 13) ». Il ne peut être question dans ta bouche d’un Aquilon ni d’un trône matériels, puisque tu es un pur esprit ; « l’Aquilon » pourrait donc bien signifier les futurs réprouvés et « ce trône », le pouvoir qui t’est accordé sur eux. Plus ta science te rapproche de la prescience de Dieu, en comparaison du reste des anges, plus aussi tu distingues avec perspicacité ceux qui ne reçoivent pas un rayon de la sagesse et ne se font point remarquer par la ferveur de l’esprit. Les trouvant vides, tu établis en eux ton empire, tu les remplis de la lumière de ton astuce, tu les enflammes des ardeurs de ta malice et, de même que le Très-Haut se trouve par sa sagesse et sa bonté à la tète de tous les fils de l’obéissance, ainsi tu te trouves à la tête de tous les fils de l’orgueil ; tu es leur roi, tu les gouvernes par ton astucieuse perversité et par ta perverse fourberie, et voilà comment tu prétends ressembler à Dieu. Mais je me demande si tu as prévu ta chute en présence de Dieu aussi bien que tu avais prévu ta principauté sous ses yeux ? Si tu l’as prévue, quelle ne fut point ta folie de vouloir dominer au prix de semblables malheurs et d’aimer mieux régner à des conditions si misérables que de servir dans la félicité ? Ne valait-il pas mieux pour toi participer à ces plaies lumineuses que d’être le prince des ténèbres ? Mais j’aime mieux croire que tu n’as rien prévu, soit, comme je l’ai dit plus haut, que ne songeant qu’à la bonté de Dieu, tu te sois dit : Il ne me punira point, et que cette pensée impie t’ait porté à l’irriter ou, qu’à la vue du premier rang à occuper, la poutre de l’orgueil se soit tout à coup tellement accrue dans ton oeil qu’elle t’ait empêché de voir le précipice.

Ainsi arriva-t-il à Joseph de prévoir son exaltation, sans toutefois prévoir qu’il commencerait par être vendu, quoique sa vente dût précéder son exaltation. Ce n’est pas que je croie que ce patriarche se soit laissé aller à l’orgueil, mais je pense que cela est arrivé ainsi, pour nous empêcher de croire que les prophètes n’ont rien prévu, parce que sous l’inspiration de l’esprit de prophétie ils n’ont pas tout prévu. Si on veut voir un sentiment de vanité dans le seul fait de cet enfant, qui racontait les songes qu’il avait eus et dont il ignorait encore le sens, je pense, moi, qu’il ne faut attribuer son récit qu’à la simplicité de son âge ou y voir quelque mystère caché, plutôt qu’un mouvement de vanité qu’il a pu d’ailleurs suffisamment expier plus tard, par tout ce qu’il a souffert. Il arrive en effet quelquefois que les prophètes connaissent par révélation des choses agréables, que la faiblesse humaine ne peut sans doute apprendre sans un mouvement de vanité, et qui n’en arriveront pas moins comme il leur a été révélé, mais non point de manière à ce que la vanité, quelle qu’elle, soit, qu’ils ont ressentie intérieurement de la grandeur de la promesse ou de la révélation qui leur était faite demeure impunie. De même qu’on voit un médecin recourir non seulement aux emplâtres, mais encore au fer et au feu pour brûler et couper toutes les excroissances qui se sont produites dans la plaie qu’ils veulent cicatriser, afin qu’elles n’empêchent point l’effet salutaire de l’emplâtre qui doit la guérir, ainsi voyons-nous Dieu, le médecin des âmes, envoyer des épreuves et des tentations aux prophètes, afin que dans leurs afflictions et dans leurs humiliations leur joie se change en tristesse et qu’ils regardent leur révélations comme des illusions de leur esprit. De la sorte, ils sont délivrés de toute vanité sans que la révélation de la vérité en souffre. Voilà pourquoi saint Paul ressentait l’aiguillon de la chair qui l’empêchait de s’enorgueillir des nombreuses révélations dont il était honoré (II Corinth. XIII, 7), et comment il se fit que l’incrédulité de Zacharie fut punie par la perte de l’usage de la langue, sans que pour cela il y eût rien de changé dans la manifestation de la vérité qui devait se faire en son temps (Luc. I, 20). Mais, dans la gloire comme dans l’ignominie, les saints ne laissent point de profiter par les tentations mêmes de la vanité qui les éprouvent comme les autres hommes jusque dans les dons singuliers dont ils sont l’objet, et qui ne leur laissent point oublier ce qu’ils sont, malgré les choses surnaturelles qu’il leur est donné de voir.

Mais quel rapport y a-t-il entre la curiosité et les révélations dont je me suis trouvé amené à parler ? Je me proposais, par cette digression, de montrer que le mauvais ange a pu prévoir, avant sa chute, la domination qu’il devait exercer un jour sur les hommes réprouvés, sans toutefois prévoir sa propre damnation. Mais terminons en peu de mots une digression qui a plutôt soulevé que résolu toutes ces questions secondaires touchant le mauvais ange : c’est donc par la curiosité qu’il est déchu de la vérité, parce qu’il a fini par commettre la faute de désirer et par être assez présomptueux pour espérer ce qu’il n’avait d’abord commencé à regarder qu’avec curiosité. C’est donc avec raison que de tous les degrés de l’orgueil qui est lui-même le commencement de tout péché, nous attribuons le premier à la curiosité ; mais si elle n’est promptement réprimée, elle conduit promptement à la légèreté de l’esprit qui en est le second degré. (Saint Bernard, Degrés de l’humilité, Ch. X, n° 28-38)

 

Second degré de l’orgueil, la légèreté d’esprit

En effet, quand un religieux se négligeant lui-même commence e à jeter un regard de curiosité sur les autres, il arrive qu’il porte les yeux te sur ses supérieurs et sur ses inférieurs et que, dans les uns il trouve matière à envie et dans les autres, matière à dédain : alors son esprit, comme aiguisé par la mobilité de ses yeux et dégagé d’ailleurs du poids de tout souci personnel, tantôt, par un mouvement d’orgueil, s’élève bien haut dans ses pensées et tantôt se laisse tomber bien bas, par un mouvement d’envie, en sorte que d’un côté il sèche misérablement de jalousie et de l’autre il sourit dans son orgueil à de puérils sentiments de grandeur ; vain ici, mauvais là, il est partout orgueilleux ; car ce n’est que par amour de sa propre excellence qu’il ne peut voir sans douleur qu’il a des supérieurs, de même qu’il ne peut songer qu’il a des inférieurs sans en ressentir de la joie. Or toutes ces vicissitudes de l’âme se trahissent par un langage aussi bref que mordant ou par des paroles aussi multipliées que vaines, et par des discours, tantôt mêlés de rires et tantôt mêlés de larmes, mais toujours déraisonnables. Maintenant vous pouvez comparer, si bon vous semble, ces deux degrés de l’orgueil aux deux degrés correspondants de l’humilité et vous verrez que, dans le dernier, c’est la curiosité et, dans l’avant-dernier, la légèreté qui se trouvent réprimées. Vous pourrez faire une remarque pareille à tous les autres degrés si vous les comparez entre eux. Mais revenons au troisième degré de l’orgueil non en le descendant, mais en le faisant connaître. (Ch. XI, n° 39)

Troisième degré de l’orgueil, la sotte joie

C’est le propre de l’orgueil de se porter avec ardeur vers les choses gaies et de fuir les tristes, ainsi que l’Ecclésiaste en fait la remarque te en ces termes : « Le cœur des insensés est où se trouve la joie (Eccles. VII, 5) ». Aussi le religieux qui a descendu déjà les deux premiers degrés de l’orgueil et qui se trouve arrivé par la curiosité à la légèreté d’esprit, voyant que la joie après laquelle il soupire, est souvent troublée par la tristesse qu’il ressent à la vue du bonheur des autres, ne peut plus supporter sa propre humiliation et cherche les adoucissements d’une trompeuse consolation. Il restreint donc sa curiosité, du côté où elle ne peut lui montrer que son propre néant et l’excellence d’autrui, pour la reporter ; tout entière dans le sens opposé, afin de noter avec soin en quoi il lui semble qu’il excelle lui-même sur les autres et de ne rien perdre de sa joie en ne voyant plus rien de ce qui l’afflige. De cette manière, son cœur qui avait commencé par être tour à tour en proie à la joie et à la tristesse, commence à ne plus éprouver qu’une sotte joie. Or voici à quels signes vous la reconnaîtrez soit en vous soit dans les autres. Quiconque est arrivé à ce troisième degré de l’orgueil, ou ne se plaint plus jamais ou du moins ne se plaint que rarement, il est rare aussi qu’on lui voit verser des larmes. Si vous le considérez, vous serez porté à croire ou qu’il ne pense point à lui ou qu’il est purifié de, toutes ses fautes. Il y a de la bouffonnerie dans ses manières, l’enjouement brille sur son visage et la vanité éclate dans toute sa démarche ; il plaisante volontiers, volontiers aussi il s’abandonne au rire ; cela se conçoit, car en même temps qu’il a effacé de sa mémoire le souvenir de tout ce qu’il y a en lui de méprisable et de triste, il a groupé sous les yeux de son âme tout le bien qu’il se connaît ou qu’il se suppose, attendu qu’il ne pense que ce qu’il lui plaît et se met peu en peine du reste, s’il le peut ; enfin il ne peut plus ni retenir ses rires ni dissimuler sa sotte joie. Telle on voit une vessie gonflée d’air, si on vient à y faire un petit trou et à la presser ensuite, se dégonfler en sifflant, parce que l’air, en s’échappant par une étroite ouverture, au lieu de se répandre tout à la fois, produit un bruit continu, ainsi voit-on un religieux, quand une fois il a rempli son cœur de pensées vaines et bouffonnes, comme du vent de la vanité que l’heure du silence ne lui permet plus de laisser échapper à pleine bouche, éclater enfin en rires à peine étouffés au fond de sa gorge ; dans son embarras il se cache le visage, il se mord les lèvres, il serre les dents, mais le rire lui échappe malgré lui, et les éclats en retentissent, quelques efforts qu’il fasse pour les arrêter ; en vain, place-t-il sa main devant sa bouche, le rire éclate par le nez. (Ch. XII, n° 40)

Quatrième degré de l’orgueil, la jactance

Mais quand la vanité a commencé à grandir et la vessie à se gonfler davantage, il faut à l’air un trop plus large, une plus grande ouverture pour s’échapper, autrement la vessie éclaterait. Ainsi en est-il du religieux qui surabonde d’une sotte joie ; s’il ne peut laisser un libre cours au besoin qu’il a de rire, ou témoigner sa gaieté par ses manières, il s’écrie avec Eliu : « Ma poitrine est comme remplie de vin nouveau qui n’a point d’air et qui fait rompre les vaisseaux où on le renferme (Job XXXII, 19) ». Il faut donc ou qu’il parle ou qu’il éclate il est plein de paroles et son esprit est comme en travail pour enfanter toutes les pensées qu’il a conçues (Ibid. 18). Il a faim et soif de gens qui l’entendent, à qui il débite toutes ses vanités ; devant qui il répande toutes ses pensées et à qui il dise ce qu’il est et ce qu’il vaut. L’occasion de parler lui est-elle offerte, si la conversation roule sur les lettres, on l’entend citer les anciens et les modernes, les jugements se succèdent sur ses lèvres, et les expressions ampoulées résonnent. Il prévient les questions et répond même à ceux qui ne lui en font point ; il fait la demande et la réponse et coupe la parole à son interlocuteur. Si la cloche donne le signal du silence, les minutes lui semblent des heures, et il demande la permission de continuer l’entretien après que le temps est passé, non point pour édifier, mais pour montrer son savoir. Il pourrait édifier mais ce n’est pas ce qu’il se propose ; ce qu’il veut, ce n’est ni de vous apprendre quelque chose, ni de s’instruire lui-même auprès de vous de ce qu’il ignore, mais c’est qu’on sache qu’il est savant. Est-il question de la religion, aussitôt il vous cite des songes et des visions ; il loue les jeûnes, recommande les veilles et fait par-dessus tout l’éloge de l’oraison : il disserte avec autant de talent que de vanité sur la patience, sur l’humilité et sur toutes les vertus ; à l’entendre parler, on serait tenté de dire que chez lui « la bouche parle de l’abondance du cœur, et que l’homme de bien tire ces bonnes choses du bon trésor de son cœur (Luc VI, 45 ; Matth. VII, 44) ». Si l’entretien tourne au plaisant, alors il est intarissable, ce sujet est précisément son fort. Si vous l’entendez, c’est un fleuve de vanités, un torrent de plaisanteries qui s’échappe de ses lèvres, au point que les esprits les plus graves ne peuvent s’empêcher de rire. Pour tout dire en un mot, reconnaissez la jactance à ce flux de paroles. Je vous ai décrit et nommé le quatrième degré de l’orgueil, évitez-le, mais rappelez-vous-en le nom. Venons-en maintenant, mais avec la même précaution, au cinquième degré que j’appelle la singularité. (Ch. XIII, n° 41)

Cinquième degré de l’orgueil, la singularité

Celui qui s’élève avec jactance au-dessus des autres, rougirait de ne pas faire quelque chose de plus que ses frères afin de paraître plus qu’eux. Aussi, n’est-ce pas assez pour lui de ce que la règle commune du monastère, ou les exemples des anciens lui prescrivent ; ce n’est pas toutefois qu’il travaille à être meilleur que les autres ; il veut le paraître et si son ambition ne va point jusqu’à mener effectivement une vie plus sainte, il veut vivre du moins de manière à pouvoir dires : « Je ne suis pas comme le reste des hommes ». Aussi est-il plus satisfait de jeûner une seule fois quand personne ne jeûne que s’il jeûnait tout une semaine avec tout le monde. Il préfère une toute petite oraison faite en particulier, à la psalmodie d’une nuit tout entière. À dîner, il jette les yeux de tous côtés, et s’il aperçoit un religieux qui mange moins que lui, il est tout triste de se voir vaincu et se met aussitôt à se restreindre impitoyablement sur le nécessaire, car il craint plus encore de perdre quelque chose de sa gloire que d’endurer les souffrances de la faim. S’il voit quelqu’un plus maigre et plus pâle que lui, il se regarde comme n’étant plus rien et n’a plus de repos. Comme il ne peut pas voir de ses propres yeux son juge, tel qu’il apparaît aux yeux des autres, il considère ses mains et ses bras, il se tâte les côtes il se palpe les épaules et les flancs, afin de juger de la pâleur du teint de son visage, selon qu’il trouve ses membres plus ou moins décharnés. Il se montre d’une grande exactitude pour toutes ses pratiques à lui, mais fort peu fervent pour celles de la règle. Dans son lit il veille, mais il dort au chœur, et après avoir sommeillé toute la nuit pendant que les autres chantent les matines, on le voit rester seul en prière dans la chapelle lorsque tous les autres se reposent dans le cloître (a) après l’office. Cependant il crache, il tousse et pousse dans son coin des gémissements et des soupirs qui remplissent les oreilles de ceux qui se trouvent assis dehors. Toute ces pratiques aussi singulières que vaines lui font une grande réputation parmi les plus simples qui approuvent volontiers ce qu’ils voient, sans discerner quel en est le principe, et qui l’égarent en témoignant qu’ils l’estiment bienheureux (Isa. III, 12). (Ch. XIV, n° 42)

(a) On voit par là qu’il était d’usage de se reposer dans le cloître après le chant des matines. On lit dans la coutume de Cîteaux, chapitre LXXXIX, « Que ceux qui le voudront peuvent — pendant l’été — rester assis dans le cloître, tout le temps qui suit les nocturnes; » en hiver on passait le même temps dans la salle du Chapitre, selon le chapitre LXXIV.

Sixième degré de l’orgueil, l’arrogance

Il croit tout ce qu’on lui dit, il loue tout ce qu’il fait et ne fait point attention où il va ; il oublie l’intention qui le pousse, dès qu’il sent qu’il a frappé l’opinion, et, tandis que pour tout le reste il s’en rapporte plus à lui-même qu’aux autres, pour ce qui est lui au contraire il s’en rapporte plus aux autres qu’à soi, en sorte que ce n’est pas en paroles seulement ou par une simple ostentation qu’il préfère sa manière de pratiquer la vie religieuse, mais c’est du fond de l’âme qu’il la croit plus sainte que toutes les mitres, et toutes les louanges qu’il sait qu’on lui donne, bien loin de les attribuer à l’ignorance ou à la simple bienveillance de ceux qui les lui décernent, il a l’arrogance de les tenir pour effectivement méritées. Ainsi, après la singularité, c’est à l’arrogance que nous donnerons le sixième rang. Après l’arrogance vient la présomption qui est le septième degré de l’orgueil. (Ch. XV, n° 43)

Septième degré de l’orgueil, la présomption

En effet, comment celui qui pense l’emporter sur tout le monde, ne présumerait-il pas plus de lui que des autres ? Il s’assied au premier rang dans les réunions, répond le premier dans les conseils, se présente sans être appelé, et s’ingère là où il n’a pas besoin de se mêler ; il remet en ordre ce qui est déjà rangé et refait ce qui est fait, car il ne tient pour bien rangé et bien fait que ce qu’il a rangé et fait lui-même. Il juge les juges eux-mêmes et prévient leur jugement. S’il ne se voit point promu au prieurat, quand le temps est venu pour lui d’aspirer à cette charge, il pense que son abbé lui est hostile ou qu’il a été trompé. Si on ne le charge que d’un médiocre emploi, il s’en offense mais le dédaigne, convaincu qu’il ne doit pas être employé à de si petites choses, quand il se sent capable des plus hautes fonctions. Mais cet homme qu’on voit si empressé à s’ingérer en tout avec plus de présomption encore que de bon vouloir, ne peut certainement manquer de tomber dans quelque faute. Or, c’est au prélat à reprendre ceux qui manquent ; mais comment celui qui ne peut croire qu’il soit ou qu’on le regarde comme étant en faute, conviendra-t-il qu’il a failli en quoi que ce soit ? Aussi, quand on lui reproche quelque chose, ses torts au lieu de disparaître, augmentent ; et alors, sous le coup d’une réprimande, si vous voyez que son cœur se laisse aller à des paroles de malice, soyez assuré qu’il est tombé au huitième degré de l’orgueil qui est la défense du péché. (Ch. XVI, n° 44)

Huitième degré de l’orgueil, la défense du péché

Or il y a plusieurs manières de s’excuser de ses péchés. Ou bien le coupable dit : Je n’ai point fait cela ; ou bien il dit : Je l’ai fait il est vrai, mais j’ai bien fait, ou si j’ai eu tort de le faire, la faute n’est pas grande, d’autant plus que je ne l’ai pas fait avec mauvaise intention. Si, comme Adam et Ève, il est convaincu de l’avoir fait, il s’efforce d’en rejeter la faute sur un autre qui l’a conseillé. Or, comment celui qui entreprend avec cette audace de justifier les fautes les plus manifestes, pourra-t-il jamais aller découvrir avec humilité, à son abbé ; les mauvaises pensées qui se glissent secrètement dans son cœur ? (Ch. XVII, n° 45)

Neuvième degré de l’orgueil, un aveu qui n’est qu’une feinte

Quelque répréhensibles que soient jugées ces sortes d’excuses, puisque le Prophète les appelle des paroles de malice, il est quelque chose de bien pire encore que la défense obstinée et opiniâtre d’une faute, c’en est l’aveu feint et orgueilleux. Il y a des personnes qui, lorsqu’elles s’entendent reprocher des choses par trop manifestes, comprennent que, si elles entreprennent de se justifier, elles ne réussissent point à se faire croire, ont recours à un moyen plus subtil de se tirer d’affaire, et répondent par un aveu plein de fourberie de leur faute : « Il en est en effet, est-il écrit, qui s’humilient malicieusement et dont le fond du cœur est plein de tromperie (Eccli. XIX, 23) ». Ils baissent les yeux, courbent la tête et font briller, s’ils le peuvent, une ou deux larmes ; leur voix est étouffée par les soupirs et leurs paroles sont entrecoupées par les sanglots ; non-seulement ils ne trouvent point d’excuse pour la faute qu’oie leur reproche, mais encore ils se plaisent à en exagérer eux-mêmes la grandeur, afin que vous finissiez par douter de ce dont vous croyiez être sûr, en les entendant, de leur propre bouche, s’accuser de fautes impossibles ou à peine croyables. Et en effet, on se met à douter de ce qu’on regardait comme certain, quand on voit quelqu’un s’accuser de fautes qu’on sait très-bien ne pas exister. Voilà comment, en affirmant une chose qu’ils ne veulent point être crue, ils trouvent le moyen d’excuser leur faute tout en l’avouant, et de la couvrir même en la découvrant. Ils ont en apparence le mérite d’avouer ce qu’ils ont fait, mais l’iniquité se cache encore au fond de leur cœur ; aussi celui qui les entend, convaincu qu’ils reconnaissent leur faute plus encore par humilité que par respect pour la vérité, leur applique ce passage de l’Écriture « Le juste commence par s’accuser lui-même (Prov. XVIII, 17) ». Ils aiment mieux en effet, aux yeux des hommes, pécher contre la vérité que contre l’humilité, quoique, aux yeux de Dieu, ils pèchent à la fois contre l’une et contre l’autre. Mais si leur faute est si manifeste, qu’ils ne puissent la déguiser en aucune manière aux regards, ils prennent le ton, sinon les sentiments du repentir, pour effacer au moins la tache de leur faute, s’ils ne peuvent effacer la faute elle-même, en rachetant l’ignorance d’une transgression manifeste, par ce qu’il y a de beau à en faire publiquement l’aveu.

Il y a de la gloire à être humble ; aussi l’orgueil même cherche-t-il à se couvrir du manteau de l’humilité pour échapper au mépris ; mais la supercherie ne tarde point à être découverte par un supérieur, pour peu qu’il y ait excès dans cette orgueilleuse humilité, afin de mieux cacher la faute ou d’en éviter plus sûrement le châtiment ; car de même que la fournaise éprouve les vases du potier, ainsi les tribulations font reconnaître les vrais pénitents. Quiconque est véritablement pénitent, n’a point de répugnance pour les œuvres de pénitence ; il embrasse au contraire, avec patience et sans se plaindre au fond du cœur, tout ce qui lui est imposé pour sa faute dont il a regret. Bien plus, si, dans son obéissance, il se trouve en présence de choses pénibles ou même contraires, s’il est abreuvé d’injustices, il les souffre avec patience et sans se lasser, afin de pouvoir montrer qu’il sait se tenir sur le quatrième degré de l’humilité. Au contraire celui dont l’aveu n’était qu’une feinte, au plus léger mépris, à la moindre épreuve un peu pénible ne peut plus feindre l’humilité plus longtemps ni dissimuler sa feinte davantage. Il murmure, il se crispe, il s’irrite, et au lieu de se tenir sur le quatrième degré de l’humilité, il tombe manifestement au neuvième de l’orgueil, que, d’après la description que j’en ai donnée, on peut appeler avec raison un aveu qui n’est qu’une feinte. Quelle confusion pour l’orgueilleux, quand sa supercherie est découverte, la paix de son âme et sa gloire amoindrie, sans que sa faute soit effacée pour cela ? Il finit par être reconnu de tous et jugé par tous, et l’indignation est d’autant plus violente, alors qu’on découvre en même temps la fausseté de tout ce qu’on avait pensé d’abord de lui. C’est alors qu’un supérieur doit sévir avec d’autant plus de rigueur contre lui qu’il est plus sûr d’offenser davantage tout le monde s’il le ménage. (Ch. XVIII, n° 46-47)

Dixième degré de l’orgueil, la révolte

Si celui qui en est arrivé là n’est pas touché de la grâce de Dieu (or ceux qui sont dans cet état en sont bien difficilement touchés), de façon à sa soumettre en silence au jugement que tout le monde porte de lui, il ne tarde point à devenir effronté et impudent, et à tomber par la rébellion, d’autant plus fâcheusement au dixième degré de l’orgueil, qu’il y tombe d’une manière tout à fait désespérée. Alors celui qui s’était contenté dans son arrogance de mépriser ses frères en secret, se mettant en révolte ouverte, méprise son supérieur même.

Or il faut savoir que tous les degrés de l’orgueil, que j’ai comptés au nombre de douze, peuvent se réduire à trois seulement. Les six premiers comprennent le mépris de nos frères ; les quatre suivants, le mépris de nos supérieurs, et les deux derniers, le mépris de Dieu. Il faut remarquer aussi que ces deux derniers degrés de l’orgueil qui se trouvent être, en remontant, les deux premiers de l’humilité, doivent être gravis hors de la profession religieuse, de même qu’ils ne peuvent être descendus tant qu’on demeure encore dans l’ordre. Qu’il faille les avoir montés, avant d’avoir fait profession, cela résulte clairement de la manière dont il est parlé du troisième degré de l’humilité dans la règle, « Le troisième degré de l’humilité, y est-il dit, consiste à se soumettre en toute obéissance à son supérieur par amour pour Dieu (Reg. S. Bened. VII, 31) ». Si donc on place au troisième degré l’obéissance qui, comme tout le monde le sait, n’oblige le novice que du moment qu’il est entré dans la communauté, il s’ensuit évidemment qu’il est censé avoir déjà gravi les deux premiers degrés de l’humilité. Au contraire, dès qu’un religieux dédaigne de conserver la paix avec ses frères et méprise le jugement de son supérieur, que fait-il dans son monastère autre chose que d’y causer du scandale ? (Ch. XIX, n° 48-49)

Onzième degré de l’orgueil, la liberté de pécher

Après le dixième degré de l’orgueil qu’on appelle rébellion, le religieux étant sorti de lui-même ou expulsé du monastère, descend à l’instant au onzième degré. En effet, il s’engage alors dans des voies qui semblent bonnes aux hommes, mais qui finissent, si Dieu par hasard ne les garde pas lui-même, par le conduire au fond de l’abîme, c’est-à-dire jusqu’au mépris de Dieu, selon ce qui est écrit : « Quand le pécheur est tombé au fond de l’abîme du péché, il méprise tout (Prov. XVIII, 3) ». On peut appeler le onzième degré, la liberté de pécher ; en effet le religieux que ni la crainte d’un supérieur qui le voit, ni le respect de ses frères, ne retiennent plus, goûte le plaisir de faire sa volonté, d’autant plus complètement qu’il le fait en plus grande sécurité, chose que la crainte et le respect ne lui permettaient pas de faire quand il était dans le cloître. Toutefois, s’il ne craint plus ni ses frères ni ses supérieurs, il n’en est pas encore arrivé tout à fait au point de ne plus avoir même la crainte de Dieu. En effet, sa raison qui murmure encore tout bas, rappelle cette crainte à sa volonté et ne lui permet pas, dans le commencement, de faire le mal sans quelque hésitation ; semblable à ceux qui traversent une rivière à gué, il ne s’avance que pas à pas, et ne court point encore dans les sentiers du mal. (Ch. XX, n° 50)

Douzième degré de l’orgueil, l’habitude de pécher

Mais lorsque, par un terrible jugement de Dieu, les premiers crimes ont été suivis de l’impunité, on revient volontiers à ce qui a procuré du plaisir et plus on y revient, plus on y trouve d’attrait. À mesure que la concupiscence se réveille, la raison s’endort et les chaînes de l’habitude se resserrent. Le malheureux est entraîné dans l’abîme du péché et livré à la tyrannie de ses vices ; emporté par le torrent de ses désirs charnels, il oublie sa raison et la crainte de Dieu, et finit, l’insensé !, par dire dans son cœur : « Il n’y a pas de Dieu (Psalm. XIII, 1) ». Alors on le voit user indifféremment des choses défendues comme de celles qui sont permises, et ne plus interdire à son esprit, à ses mains et à ses pieds les pensées, les actions ou les démarches mauvaises. Tout ce que désire son cœur et tout ce qui lui vient à la bouche ou se trouve à la portée de sa main, il le projette, le dit et le fait, car sa volonté est adonnée au mal, ses lèvres ne s’ouvrent qu’au mal et ses mains ne font que le mal. De même que le juste, après avoir gravi tous les degrés de l’humilité, court dans les sentiers de la vie, d’un cœur dégagé et sans éprouver de fatigue parce qu’il a contracté l’habitude du bien, ainsi le pécheur, quand il les a descendus, ayant cessé, par l’habitude du mal, de suivre la raison pour guide, et ne se trouvant plus retenu par le frein de la crainte de Dieu, s’avance d’un pas rapide et assuré vers la mort. Ceux qui sont au milieu des degrés se fatiguent et sont dans de grandes angoisses ; et soit qu’ils descendent, soit qu’ils montent, tantôt ils sont tourmentés par la crainte de l’enfer et tantôt retardés par la force de l’habitude. Il n’y a que ceux qui se trouvent au haut on au bas qui courent sans obstacle et sans fatigue, l’un à la vie, l’autre à la mort, le premier avec joie et le second avec entraînement ; celui-là est rendu allègre par la charité et celui-ci par la passion ; mais s’ils ne ressentent ni l’un ni l’autre la peine et la fatigue, le premier le doit à l’amour et le second à l’endurcissement. Dans l’un c’est la charité parfaite et dans l’autre c’est l’iniquité consommée qui détruit toute crainte ; si le premier est en sécurité, c’est parce qu’il voit clair, tandis que la sécurité de l’autre ne vient que de son aveuglement. Aussi peut-on appeler le douzième degré, l’habitude de pécher qui fait perdre la crainte de Dieu et nous le fait mépriser lui-même. (Ch. XXI, n° 51)

Superbe et orgueil – Sainte Brigitte de Suède

Révélations célestes de sainte Brigitte, Livre 4, chapitre 17  : Sainte Agnès parle à l’épouse de Jésus-Christ : Vous avez vu aujourd’hui, dit-elle, madame la Superbe sur  le carrosse de l’orgueil.

L’épouse lui répondit : Je l’ai vue et j’en sèche d’ennui, car la chair et le sang, la poudre et la fiente cherchent les louanges là où elle se devrait humilier, car qu’est autre chose cette ostentation, sinon une prodigue  dissipation des dons de Dieu, une admiration vulgaire, une tribulation des justes, une désolation des pauvres, une provocation de l’ire de Dieu, un oubli de soi-même, un horrible et formidable jugement et une ruine des âmes ?

Sainte Agnès répondit : Réjouissez-vous, ô ma fille ! car vous êtes exempte de telles choses : c’est pourquoi je vous veux d’écrire un chariot, dans lequel vous vous pourrez mettre avec assurance. Le chariot donc sur lequel vous devez vous asseoir ; c’est la force et la patience dans les tribulations. En effet, quand l’homme commence de retenir la chair et de soumettre sa volonté à Dieu, ou la superbe le sollicite, élevant l’homme en soi et par- dessus  soi, comme s’il était semblable à Dieu et aux hommes justes, ou bien l’impatience et l’indiscrétion le saisissent, et c’est, ou pour le ramener à ses premières habitudes, ou  pour l’affaiblir tout à fait, et pour le rendre inutile au service de Dieu. Partant, il est besoin de patience et de discrétion, afin qu’il ne recule par l’impatience et ne persévère par indiscrétion, mais qu’il se conforme à ses forces et au temps.

Or, la première roue de ce chariot est une volonté parfaite de laisser toutes choses et ne désirer que Dieu, car il y en a plusieurs qui laissent les biens afin de s’affranchir des adversités, voulant néanmoins que rien ne leur manque pour entretenir la volupté et leur utilité. La roue de ceux-là ne tourne pas bien, car quand la pauvreté presse, ils désirent la suffisance ; quand l’adversité les talonne, ils souhaitent la prospérité : quand l’abaissement les éprouve, ils murmurent de l’ordre et de la disposition divine et affectent les honneurs ; quand on leurs commande ce qui les contrarie, ils cherchent leur propre liberté. Cette volonté est donc agréable à Dieu, qui ne désire avoir rien du sien, en prospérité ni en adversité.

La deuxième roue est l’humilité, par laquelle l’homme se répute indigne de tout, mettant à toute heure ses péchés devant ses yeux, s’estimant coupable devant Dieu.

La troisième roue est aimer Dieu sagement. Celui-là aime Dieu sagement, qui, se regardant soi-même, a haine de ses péchés ; qui s’afflige des péchés du prochain et de ses parents, et se réjouit de leur progrès et avancement spirituel ; qui ne désire pas que son ami vive pour sa propre utilité et commodité propre, mais afin qu’il serve Dieu, et craint son avancement mondain, craignant qu’il n’offense Dieu. Une telle dilection est donc sage, qui hait le vice et fomente la vertu, et aime plus ceux qu’il voit plus fervents en l’amour de Dieu.

La quatrième roue est mortifier et retenir la chair avec discrétion, car quiconque est marié et pense ainsi : Voici que la chair m’entraîne désordonnément. Si je vis selon la chair, infailliblement j’offenserai le Créateur de la chair, qui peut blesser, rendre infirme, qui occira et jugera : c’est pourquoi, pour l’amour de Dieu, je veux refréner et mortifier ma chair, vivre comme je dois et avec ordre, pour l’honneur de Dieu.

Quiconque pense de la sorte, demandant aide à Dieu, sa roue sera agréable à Dieu. Que s’il est religieux et pense en cette sorte : Voici que la chair m’emporte aux délices. Le temps, le lieu et l’occasion s’en présentent, et l’âge est apte à prendre mes plaisirs : néanmoins, je ne veux pas pécher par la grâce de Dieu, à raison de ma sainte profession, et pour avoir un bien passager et une délectation momentanée. Certes, ce que j’ai voué à Dieu est grand. Je suis entré pauvre, je veux sortir plus pauvre. Je dois être jugé de toutes choses ; partant, je me veux abstenir d’offenser Dieu, de scandaliser mon prochain et de me faire parjure.

Une telle abstinence est digne d’une grande récompense. Que si quelqu’un, étant en honneur et délices, pensait de la sorte : Voici que j’abonde de tout et que le pauvre manque de tout, et néanmoins, il n’y a qu’un Dieu pour tous ; qu’est-ce que j’ai mérité et qu’est-ce que j’ai démérité ? Qu’est-ce que la chair, sinon  la pâture des vers ? Que sont tant de délices, sinon dédain et occasion d’infirmité, perte de temps et induction au péché ?

C’est pourquoi je retiendrai ma chair afin que les vers ne s’y engraissent, que je ne sois jugé plus rigoureusement, que je n’emploie le temps de pénitence en vain, et que si, par aventure la chair mal nourrie ne peut facilement  être fléchie aux choses grossières comme un pauvre, je lui soustrairai néanmoins peu à peu quelques délices, sans lesquelles elle peut bien subsister, afin qu’elle ait la nécessité, et non la superfluité ; quiconque considère de la sorte et s’efforce de le faire autant qu’il peut, celui-là peut être appelé confesseur et martyr, car c’est un genre de martyre d’avoir des délices et n‘en user point, d’être en honneur et mépriser l’honneur, d’être grand devant les hommes et se sentir petit ; c’est pourquoi cette roue plaît grandement à Dieu.

Voyez, ma fille, que je vous ai figuré le chariot. Le cocher est votre ange, si toutefois vous n’ôtez son frein ni ne rejetez le  joug, c’est-à-dire, si vous ne laissez en arrière les inspirations salutaires, relâchant vos sens et votre cœur aux choses vaines et babillardes.

Or, maintenant, je veux vous parler du chariot sur lequel cette dame (la superbe) était assise. Son chariot était impatience contre Dieu, contre son prochain et contre elle-même : contre Dieu, jugeant ses occultes jugements mal à propos, d’autant qu’ils ne réussissent point selon ses appétits et ses désirs ; maudissant le prochain, parce qu’elle ne pouvait avoir ses biens ; contre elle-même, manifestant extérieurement la fureur cachée de son cœur.

La première roue de ce chariot est l’orgueil, se préférant aux autres et jugeant les autres, méprisant les humbles et désirant les honneurs.

La deuxième roue est la rébellion et la désobéissance aux commandements de Dieu, induisant en son cœur qu’elle est infirme, s’excusant par là et amoindrissant sa faute, couvrant la présomption de son cœur et défendant sa malice.

La troisième roue est la cupidité des richesses du monde, qui induit son cœur à la prodigalité et profluité dans les dépenses, qui est négligente et oublieuse de soi et des choses futures, et tiède et lâche en l’amour de Dieu.

La quatrième roue est l’amour-propre, par lequel elle bannit de soi la révérence et la crainte de Dieu, et ne considère sa fin ni son jugement.

Le cocher de ce chariot est le diable, qui la rend audacieuse et joyeuse à faire tout ce qu’il lui suggère dans son cœur.

Les deux chevaux qui traînent le chariot sont l’espérance d’une longue vie et une volonté de péché jusqu’à la fin. Leur frein est la honte de se confesser, qui, certainement, entraîne et emporte tellement l’âme sous l’espoir d’une longue vie, et la charge tellement de péchés qu’elle ne sait en sortir, ni par honte, ni par crainte, ni par avertissements salutaires. Mais quand elle pensera être assurée, elle tombera dans l’abîme, si la grâce de Dieu ne l’en préserve.

ADDITION

Notre-Seigneur parle de la même dame, disant : Elle est une vipère qui a sa langue lubrique, le fiel du dragon dans son cœur, un venin mortifère en sa chair, c’est pourquoi ses œufs sont vénéneux Heureux sont ceux qui n’éprouvent sa charge lourde et pesante !

Humilité – Bienheureux Jean d’Avila

Douze autres degrés d’humilité

  • 1 – Craindre Dieu.
  • 2 – Renoncer à sa propre volonté.
  • 3-4. Pratiquer l’obéissance et la patience.
  • 5 – Confesser ses péchés.
  • 6 – Se mépriser soi-même.
  • 7 – Préférer les autres à nous, et les estimer plus que nous.
  • 8 – Éviter la singularité dans les choses extérieures.
  • 9 – Ne point parler si on ne nous interroge.
  • 10 – Ne rire pas facilement.
  • 11 – Parler peu, et seulement de choses bonnes.
  • 12 – Ne désirer rien que d’humble dans la condition et dans l’habit.

(Œuvres très complètes de Sainte Thérèse, Tome 4 : Œuvres du Bienheureux Jean d’Avila, Livre 1, Lettre XXVIII.)

Pourquoi les gens de mauvaise volonté et pour leur orgueil sont abandonnés dans les ténèbres

«Si les hérésies n’étaient pas embrassées par ceux qui avaient persévéré dans la foi, ils seraient perdus par l’irrégularité de leur vie». St Augustin

Le premier péché dans lequel tombe seul tout hérétique avant de tomber dans l’hérésie est toujours un ou plusieurs des sept péchés mortels, à savoir, l’orgueil, la luxure, la gourmandise, l’envie, l’avarice, la paresse et la colère. En raison de leurs péchés mortels, le diable gagne la possession de leur conscience en justice, et est capable d’influencer leur croyances dans les hérésies. C’est la triste vérité derrière l’hérésie.

Une personne qui évite les péchés mortels et suit la loi naturelle, et essaie aussi, autant qu’elle est en mesure, d’éviter les péchés véniels, ne tombera jamais dans l’hérésie, car les saints anges gardiens la protègent dans l’état de grâce. Nous ne pouvons jamais accepter le moindre péché véniel.

Sainte Thérèse d’Avila : «Pour l’amour de Dieu, prenez soin de ne jamais devenir imprudents sur le péché véniel, si petit … Il n’y a rien de petit, si cela va à l’encontre d’un si grand souverain». Le péché véniel délibéré affaiblit les pouvoirs spirituels, réduit notre résistance au mal, et nous pousse à errer dans notre chemin vers la Croix. C’est une maladie de l’âme, mais pas sa mort surnaturelle.

1 Jean 5, 16 : «Il est un péché qui est mortel … Toute iniquité est un péché, mais il est un péché qui n’est pas mortel».

Quand un péché véniel est accepté avec le plein consentement, le diable gagne une emprise sur l’âme de la personne, d’où il est en mesure de plus influencer l’âme, et en peu de temps, il mène l’âme dans d’innombrables péchés mortels pour ce qui semble être un petit péché véniel, à moins que la pénitence et la modification soient apportées en réparation à la justice de Dieu. Une âme qui continue dans le péché véniel, sans quitter ses occasions de pécher, mérite de tomber dans le péché mortel depuis qu’elle a rejeté les commandements de Dieu. Si l’âme continue de commettre un péché véniel, elle finira toujours dans le péché mortel, il est donc très important de se prémunir contre les péchés mortels et véniels en tout temps. Des milliards de pauvres âmes souffrent aujourd’hui dans les feux de l’enfer, maudissant leurs péchés véniels habituels qui les ont conduits à commettre des péchés mortels. Si vous souhaitez éviter de vous joindre à eux dans les flammes de l’enfer, évitez toute occasion de péché, comme si c’était du vrai poison.

Pouvez-vous imaginer l’horreur de se tenir devant le Juge et d’entendre la sentence de mort et la condamnation éternelle prononcée contre vous ? Probablement pas. Mais vous avez ressenti de la culpabilité et de la peur pour votre conduite lorsque la Parole de Dieu vous poignarde avec cette phrase : «Le salaire du péché, c’est la mort» (Romains 6, 23). Pourquoi avons-nous peur et un sentiment de culpabilité ? Parce que «tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu» (Romains 3, 23).

Tous les hérétiques, et toutes les autres personnes qui meurent hors de l’Église et du salut, ne cherchent pas sincèrement [ne courent pas après] la vérité, ni ne prient Dieu avec sincérité pour être éclairés sur la vérité. Ces gens plutôt refusent de croire ou ne croient que dans ce qu’ils pensent être la vraie foi, rejetant tout le reste.

C’est l’hérésie ou le péché mortel de tous les protestants ou «orthodoxes» orientaux, etc., qui révèle en vérité qu’ils (beaucoup d’entre eux) ne comprennent pas pleinement ce que l’Église enseigne (mais qui refusent obstinément de croire à chaque fois que cela leur est présenté) ou refusent d’y croire si jamais cela leur est présenté. C’est la raison exacte pour laquelle beaucoup de gens sont laissés dans l’obscurité et le manque de foi, parce que Dieu connaissait à l’avance leur mauvaise volonté et leur refus d’accepter la vraie foi catholique. C’est une vérité de foi qui est enseignée par de nombreux papes, des saints et des Pères de l’Église.

Saint Augustin (428) : «… Dieu savait d’avance que s’ils avaient vécu et que l’Évangile leur avait été prêché, ils auraient entendu sans conviction».

Saint Thomas d’Aquin, Sent. III, 25, Q. 2, R. 2, solut. 2 : «Si un homme ne devait avoir personne pour l’instruire, Dieu lui montrerait, à moins qu’il ne souhaite rester coupable où il est».

Pape saint Pie X, Acerbo Nimis (n° 2), le 15 Avril, 1905 (Magistère ordinaire infaillible) : «Et comme Notre prédécesseur Benoît XIV,  l’a écrit : « Nous déclarons qu’un grand nombre de ceux qui sont condamnés au châtiment éternel souffrent la calamité éternelle à cause de l’ignorancede ces mystères de la foi qui doivent être connus et crus pour être comptés parmi les élus». 

Benoît XIV, Cum Religiosi (n ° 4), 26 juin 1754 (Magistère ordinaire infaillible) : «Veillez à ce que chaque ministre effectue attentivement les mesures prévues par le saint concile de Trente … que les confesseurs doivent effectuer cette partie de leur devoir à chaque fois que quelqu’un se tient à leur tribunal qui ne sait pas ce qu’il doit, par nécessité de moyens savoir pour être sauvé …»

2 Corinthiens 4, 3 : « Et si notre Évangile est encore voilé, il est voilé pour ceux qui périssent, dont le dieu de ce monde [Satan] a aveuglé l’intelligence des incrédules, que la lumière de l’Évangile de la gloire de Christ, qui est l’image de Dieu, ne doit pas briller pour eux».

C’est pourquoi chaque docteur de l’Église a tenu qu’aucun adulte ne pouvait être sauvé sans la connaissance de la Trinité et de l’Incarnation. C’est pourquoi les docteurs de l’Eglise qui croient dans le baptême de désir (même s’ils ont eu tort à ce sujet) ne l’ont étendu qu’aux catéchumènes futurs baptisés qui croient en la Trinité et l’Incarnation.

Cependant, nous ne devrions pas penser que nous sommes bons en aucune façon pour avoir la foi ou penser que nous sommes spéciaux en tout cas pour être introduit dans la foi. C’est un piège dans lequel on pourrait facilement tomber. Et c’est un piège très dangereux, car si une personne croit être spéciale de toute façon, alors elle est probablement déjà perdue. La fierté (à mon avis) conduit le plus d’âmes en enfer. C’est le début et la fin de la damnation. (Vous pouvez bien sûr penser ou vous considérer comme particulièrement mauvais ou pécheur, tels que : «vous êtes la pire personne sur terre» ou «le plus grand pécheur de la terre», etc., ce qui est bon de penser de soi-même, c’est la façon dont on devrait se considérer : comme le plus grand pécheur du monde et totalement indigne de recevoir toute grâce de Dieu). En vérité, à titre personnel, on ne peut comprendre pourquoi on a la foi, et pourquoi tant de païens, juifs ou musulmans, qui sont mieux que soi, ne l’ont pas. Qu’à t-on fait pour mériter cette grâce de la foi, et qu’est-ce qui fait qu’ils n’y parviennent pas ? Pourquoi sont-ils dans l’obscurité, alors qu’on a trouvé la vraie lumière de l’Évangile ? C’est pourquoi, on peut se poser souvent cette question, sans comprendre pourquoi.

Saint Alphonse de Liguori, Docteur de la morale, préparation à la mort, 1760 : «Combien devons-nous être reconnaissant à Jésus-Christ pour le don de la foi ! Que serait-il advenu de nous si nous étions nés en Asie, en Afrique, en Amérique, ou au milieu des hérétiques et schismatiques ? Celui qui ne croit pas est perdu. Ce fut donc la première et la plus grande grâce pour nous : notre appel à la vraie foi. Ô Sauveur du monde, que serait-il advenu de nous si tu ne nous avais pas éclairé ? Nous aurions été comme nos pères d’autrefois, qui adoraient les animaux et les blocs de pierre et de bois, et ainsi nous aurions tous péri».

Saint Alphonse de Liguori, Sermons, 1760 : «Combien sont nés parmi les païens, chez les Juifs, chez les Mahométans et les hérétiques, et tous sont perdus».

2 Thessaloniciens 2, 3-11 : «Que personne ne vous séduise en aucune manière ; car il ne viendra point, qu’auparavant ne soit venue l’apostasie, et que n’ait paru l’homme du péché, le fils de la perdition. Qui se pose en ennemi et s’élève au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est adoré, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, se faisant passer lui-même pour Dieu. Ne vous souvient-il pas que, lorsque j’étais encore avec vous, je vous disais ces choses ? Et vous savez ce qui le retient maintenant, afin qu’il paraisse en son temps ; Car déjà s’opère le mystère d’iniquité ; seulement, que celui qui tient maintenant, tienne jusqu’à ce qu’il disparaisse. Et alors apparaîtra cet impie que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche, et qu’il détruira par l’éclat de son avènement. Il viendra par l’opération de Satan, au milieu de toute sorte de miracles, de signes et de prodiges menteurs. Et avec toute séduction d’iniquité pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité afin d’être sauvés. C’est pourquoi Dieu leur enverra une opération d’erreur, de manière qu’ils croiront au mensonge ; en sorte que soient condamnés tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais ont acquiescé à l’iniquité».